La saga des cartes routières

Certains objets disent beaucoup d’une époque. C’est le cas de la carte routière, tant elle témoigne de l’évolution de nos modes de vie durant plus d’un siècle, comme le décrit dans La France à la carte (1) le journaliste Jean-Claude Raspiengas, pour qui « ouvrir une carte routière, c’est d’un seul coup d’œil nouer le présent avec le passé, la géographie avec l’histoire ». Tout commence par le pneu, à la fin du XIXème siècle avec la découverte par Michelin du pneu à air, plus performant, d’abord destiné aux vélocipèdes, qui seront détrônés cinquante ans plus tard par l’automobile. C’est d’ailleurs en 1905, à l’occasion d’une course en Auvergne que Michelin édite sa première carte routière. Il faudra une trentaine d’années pour cartographier l’ensemble de l’Hexagone. Entre temps, la firme clermontoise invente le pliage en accordéon, innove et multiplie les produits dérivés pour inciter les Français à se déplacer et donc à acheter des pneus. Cinq ans plus tôt, elle avait sorti son premier guide rouge (gastronomique), distribuant gratuitement 1 300 000 exemplaires jusqu’en 1912. Les exemplaires de la première édition atteignent des sommes records (près de 30 000 €) lors de ventes aux enchères. Puis en 1926, elle publie les premiers guides verts (tourisme).

La carte routière est un produit complexe à concevoir alliant précision et rigueur, et devant sans cesse s’adapter. Les cartographes qui font penser à ces moines copistes du Moyen-Age, produisent quasiment une œuvre d’art, qui, avec le très connu Bibendum, contribue à la notoriété de l’entreprise : troisième marque la plus citée dans le monde en 1994 après Coca Cola et Mc Donalds. Depuis la concurrence, avec notamment le Guide du Routard et le Gault et Millau, mais surtout l’arrivée du digital ont changé la donne. Les cartes se vendent moins (1,2 million de cartes aujourd’hui contre 20 millions en 1990). Le GPS a substitué le temps à la distance, au prix de notre liberté, celle d’emprunter les chemins de traverse à la découverte de coins méconnus. « Nous vivons désormais, constate l’auteur, dans une nouvelle réalité. La carte est devenue le territoire. »

1/ La France à la carte – Equateurs – 22 € – 320 pages – juin 2026