Les Billets d’humeur
Secrets de fabrication
Ces derniers jours, Le Monde publiait une annonce de l’ENA, (École Nationale d’Administration) proposant un cycle de formation destiné aux décideurs, pour leur permettre « un accès aux secrets de fabrication de l’Europe ». Y aurait-il donc des « secrets de fabrication » de l’Europe, qui plus est, réservés à une élite ? Aveu oh combien révélateur, qui explique sans doute l’indifférence de plus en plus ouvertement affichée d’une majorité de l’opinion publique à l’égard de la construction européenne ! Voici donc ce défi, que l’on pouvait considérer comme la dernière grande utopie de la fin du Xxème siècle, réduit à des secrets de fabrication, laissant supposer un part de mystérieux, d’inintelligible et d’impénétrable dans cette aventure, à ne surtout pas mettre dans toutes les mains. Il y a vingt ans, l’historien Jean-Baptiste Duroselle avait bien senti la dérive, constatant en conclusion de sa remarquable synthèse L’Europe, histoire de ses peuples, ouvrage paru chez Perrin : « Ce que l’on peut reprocher à l’Europe actuelle est que, attirant de remarquables élites intellectuelles, sociales et politiques, elle n’a jamais suscité la passion des peuples ».
Le jour, où je lisais l’annonce, je rencontrais à Palladuc, Thérèse Debatisse, – la veuve de Michel Debatisse, figure marquante du syndicalisme agricole de la deuxième moitié du Xxème siècle -, qui m’expliquait l’engagement européen profond de son mari qui a été parlementaire européen et d’elle-même. Un engagement toujours aussi inébranlable pour Thérèse Debatisse, depuis 70 ans, lorsque la ferme de ses parents à Bailleul dans le Nord était en partie occupée par les Allemands, et que son père lui avait dit : « Un jour, il faudra faire la paix et construire l’Europe, alors ce soldat, il faudra le regarder différemment ».
Au fond, le véritable fondement de l’Europe n’est-il dans ce propos du père de Thérèse Debatisse, plutôt que dans les stupéfiants et non moins inquiétants secrets de fabrication…
Le fabuleux destin de Quesnay
C’est un fabuleux destin que nous conte Hélène Vergonjeanne, dans son roman historique consacré à François Quesnay, Un laboureur de Versailles. L’auteure qui vit à Méré dans les Yvelines, là où est né Quesnay, nous montre comment ce fils de laboureur, destiné à cultiver la ferme familiale, deviendra l’un des pères de l’économie politique. A treize ans, il ne sait ni lire ni écrire. Il se rattrapera par la suite. Passionné par les livres, il part comme apprenti graveur à Paris. Puis il étudie la chirurgie et y excelle. A la mort de son épouse et de deux de ses enfants, il décide d’apprendre la médecine pour lutter contre l’ignorance du milieu médical d’alors. Il entre à Versailles au service de la favorite de Louis XV, Madame de Pompadour, et du Roi, qui l’appelle « mon penseur », fréquente les salons, participe à l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert et devient l’un des pères de l’économie politique. Il est le premier à considérer l’économie en termes de flux. François Quesnay est la figure centrale du mouvement des physiocrates qui considère que la terre est l’unique source de richesses. S’inspirant du modèle agricole anglais, il prône l’innovation et demandent la libre circulation des grains à l’intérieur du Royaume. Mais les mesures de libéralisation que prendra Turgot, lui aussi physiocrate, se solderont par « la guerre des farines ». Certes les physiocrates se trompent en assurant que la richesse de l’État ne peut provenir que de l’agriculture, au moment où émergent les prémices de la révolution industrielle. Mais la lecture d’Un Laboureur à Versailles nous amène à penser qu’avec l’actuelle financiarisation d’une économie de plus en plus virtuelle, il est peut-être temps de revenir à des bases plus concrètes. Voltaire qualifiait les physiocrates de « secte d’illuminés », ne pourrait-on renvoyer le compliment à certains acteurs économiques, qui, comme l’a montré la crise des subprimes, ont créé des outils tellement complexes qu’ils sont incapables de les comprendre et de les maîtriser.
Un laboureur à Versailles, Hélène Vergonjeanne, L’Harmattan, 298 pages, 28,50 €.
Éloge de la biodiversité
Vingt-ans après la « Grande Moisson », l’agriculture a de nouveau squatté les Champs-Elysées, avec « Nature Capitale ». Mais que de différences entre ces deux initiatives ! Au jaune uniforme du blé, moissonné par de rutilantes moissonneuses batteuses, symbole d’un productivisme de hautes technologies, avait succédé toute une palette de verts provenant de 150 espèces végétales… comme un éloge de la biodiversité et de la nature.
Mais la biodiversité en agriculture, c’est beaucoup plus compliqué que veulent bien nous le dire les initiateurs de « Nature Capitale ». Car l’histoire de l’agriculture, c’est presque celle de la lutte contre la diversité. La vocation de l’agriculture ne consiste-elle pas en effet à favoriser quelques variétés dominantes en limitant les autres organismes vivants qui peuvent concurrencer la plante pour son accès à l’eau, à la lumière et à la nourriture du sol. Et puis, au fil des siècles, l’agriculture a été un redoutable facteur d’uniformité. Au moment de la Révolution néolithique, nos lointains ancêtres connaissaient l’usage de 5 000 plantes alimentaires. Aujourd’hui sur 150 espèces végétales inscrites au registre du commerce international, une quinzaine ont une réelle importance. La biodiversité, c’est sans doute l’enjeu majeur des prochaines décennies, plus important que le réchauffement climatique, du moins pour l’agriculture. Mais cela signifie de revoir nos schémas de pensée en refusant la simplification à l’extrême de nos manières de produire et en apprenant à gérer la complexité des écosystèmes. Et puis, la biodiversité, ce sont aussi les hommes et cette grande diversité de paysans, de par le monde et dans l’Hexagone, pas toujours respectueux les uns pour les autres. Récemment, j’entendais un voisin, céréalier ayant d’importantes responsabilités, affirmer qu’on devrait réserver les primes européennes aux producteurs du Nord de la Loire. En matière de biodiversité, il reste bien du chemin à faire !
La solidarité européenne en berne
Un accord vient enfin d’être conclu entre l’Union européenne, le FMI et la Grèce, afin de sauver celle-ci d’une possible faillite. Mais il a fallu des semaines de tergiversations, à cause notamment de l’attitude de la chancelière allemande, confrontée à une opinion publique largement opposée à une aide aux Grecs, à l’approche d’une élection régionale difficile. Et pourtant la Grèce est la destination privilégiée des touristes allemands !
Ajoutons encore une Belgique où la guerre entre Flamands et Wallons pourrait bien se conclure par la disparition du Royaume, une Italie au sein de laquelle les partisans de la Ligue du Nord peu propices à aider une Italie du Sud moins riche sortent grands vainqueurs du dernier scrutin, et des scores des partis d’extrême droite importants aux Pays-Bas et en France… bref, la solidarité n’est plus vraiment une valeur en hausse parmi les pays fondateurs de l’Europe.
Et pourtant, le socle sur lequel s’est fondée l’Europe était la paix et la solidarité entre des nations qui s’étaient combattues pendant des siècles. « Plus jamais ça ! », se sont dits les Schuman, de Gaspari, Adenauer… Et lors des réunions préparatoires, le belge Paul Henry Spaak, chargé de présider la négociation, avait interdit aux ministres des Finances de participer aux discussions. « Non, leur avait-il dit, restez en dehors de ces discussions, parce que si vous intégrez la négociation, tout va casser ! ». Cela a donné une construction politique unique en son genre, un exemple pour les autres continents. « Le commencement de l’Europe, c’était une vue politique, mais c’était plus encore une vue morale », notait Jean Monnet dans ses Mémoires.
Depuis, on sait le poids pris dans l’Union européenne par les préoccupations financières. Les temps ont bien changé. Et la mondialisation a imposé à l’Europe d’autres valeurs moins solidaires. On aurait dû commencer par l’Europe de la culture, semblait dire Jean Monnet, à la fin de sa vie.
Bonjour, bonjour les hirondelles…
Messagères du printemps après un si long et rude hiver, les hirondelles sont de retour. De quoi mettre du baume au cœur des hommes tant nous partageons avec elles une très vieille histoire ! L’hirondelle a cohabité avec l’homme des cavernes, puis a suivi le paysan pour nicher dans les granges. Précieux auxiliaire du paysan, se nourrissant d’insectes volants, l’hirondelle est aussi un indicateur de la qualité de notre environnement et du temps qu’il va faire. « Hirondelle volant haut, le temps sera beau, hirondelle volant bas, bientôt il pleuvra », prédit le dicton. Et comment ne pas s’émerveiller de son élégance, de ce « corps top model habillé de vent » que chantait Claude Nougaro, de sa fidélité avec ce retour chaque année au même nid, de son courage (1 100 allers et retours pour construire le nid), de son sens de la famille (200 navettes quotidiennes pour procurer de la nourriture à sa progéniture) ? Et puis cette migration parfois périlleuse, chaque automne, pour se refaire une santé entre Sahara et Sahel. Migrations qu’on ne découvrira qu’à la fin du XVIIIème siècle. Jusqu’alors les hommes pensaient que les hirondelles hibernaient sous l’eau, enfouies dans la vase. Et puis comment ne pas s’enthousiasmer de cette solidarité, dont témoigne l’entomologiste Jean Henri Fabre, lorsqu’une hirondelle enlacée dans quelques fils, appela au secours ses congénères qui la délivrèrent tout en concluant cette belle action par de chaleureux gazouillements ?
Nos sociétés humaines ont beaucoup à apprendre de la société des hirondelles. Récemment le médiateur de la République déplorait une société française « fatiguée psychiquement », où le « chacun pour soi » l’emportait sur « les espérances collectives ». Tableau sombre que confirmait l’important taux d’abstention lors des Régionales. « Bonjour, bonjour les hirondelles, y a d’la joie », chantait Charles Trénet… Peut-être juste un peu de baume au cœur ! C’est déjà pas mal.
Le lait, baromètre de l’agriculture
Samedi, Bruno Le Maire, le ministre de l’Agriculture, était l’invité du Journal inattendu de RTL. Il a raconté qu’au moment de sa nomination, il a vu quelques-uns de ses prédécesseurs qui, tous, lui ont dit : « Le lait, c’est l’indicateur de santé du monde agricole ; quand le lait va mal, alerte rouge, cela veut dire qu’il y a de fortes raisons que cela aille mal ailleurs ». Comme Renault qui, dans les années soixante, était le baromètre de l’économie et du social.
Le ministre est servi. La conjoncture ne s’améliore pas. Un producteur, lors de la même émission, exprimait le mal-être de toute une profession, craignant le chômage ou pire le suicide.
Le lait a toujours eu une place particulière dans l’agriculture, il représentait un salaire pour beaucoup de petits producteurs. Il a été prémonitoire de toutes les évolutions de l’agriculture. Au début des années 60, le rendement ne dépassait pas les 2 000 litres par lactation, dix ans plus tard, l’on parlait de fleuves de lait et de montagnes de beurre. Il a été le premier secteur à tenter de maîtriser la surproduction avec le prélèvement coresponsabilité puis les quotas. Il a vu au cours des dernières décennies le nombre de producteurs diminué considérablement passant de 240 000 en 1985 à 88 000 en 2005. Et c’est loin d’être terminée, si l’on en croit l’Institut de l’Élevage qui prévoit entre 20 000 et 30 000 producteurs en 2037 dont 8 000 exploitations dans les zones de montagne avec un quota moyen de 300 000 litres et 22 000 dans les zones de plaine avec un quota de 900 000 litres.
Certes les prévisionnistes ont l’art de se tromper (dans un sens comme dans un autre !). Mais si la crise perdure, ils pourraient être au-dessous de la réalité. De toute évidence, c’est une véritable industrialisation du secteur qui s’amorce, avec la fin de ces exploitations moyennes, qui étaient la cible des politiques agricoles depuis les années 60. Une évolution majeure !
Commémorations et mémoire
La France (et les Français) adorent les commémorations. Après avoir rendu hommage à Albert Camus mort accidentellement, il y a 50 ans, cette année 2010 va nous voir fêter le millième anniversaire de la naissance de l’abbaye de Cluny, le 500ème anniversaire de la naissance de Bernard de Palissy, le 450ème anniversaire de la mort de Joachim Du Bellay et de la naissance de Sully, le 400ème anniversaire de l’assassinat d’Henri IV, le bicentenaire de la création de l’École des Ponts-et-Chaussées et de la naissance de Chopin, le 50ème anniversaire de la création des Parcs nationaux, de l’URSSAF et du PSU… pour ne citer que quelques événements parmi beaucoup d’autres. Après tout, pourquoi pas ! Ces événements appartiennent à notre histoire collective.
Pourtant, dans le même temps, on laisse tomber des pans de notre patrimoine. Ainsi cet exemple récent : celui de Développement et Civilisation Lebret-Irfed, nom actuel de l’IRFED (Institut de Recherche et de Formation au Développement) créé à la fin des années cinquante par le Père Lebret, un dominicain économiste, spécialiste du tiers monde. Le Centre Lebret-Irfed doit, pour cause de déménagement, se séparer d’une grande partie de sa documentation, soixante ans de documents sur l’évolution de l’agriculture et des campagnes dans le monde. Sa directrice, Isabelle Duquesne, a proposé ces archives à différents organismes et à des écoles supérieures d’agriculture. Refus de la plupart d’entre eux. Cela n’intéresse pas grand monde ! Il y a quelques années, la direction d’Europe 1 avait décidé de détruire les 4 000 enregistrements de la fameuse émission Bonjour Monsieur le Maire de Pierre Bonte, alors que ce formidable patrimoine sonore d’ethnologie rurale témoignant d’une période charnière de l’histoire de nos campagnes intéressait beaucoup la Phonothèque nationale. Curieuse société qui aime commémorer mais ne rechigne pas à détruire certains pans entiers de notre mémoire collective !
Moins d’égoïsme pour 2010 !
Sans doute les experts ont-ils péché par excès d’optimisme à la veille de la négociation de Copenhague sur le réchauffement climatique ? L’échec n’en a été que plus flagrant. Ils auraient dû méditer la manière dont la gouvernance mondiale a été incapable de résoudre, au cours des cinq dernières décennies, le scandale de la faim dans le monde, malgré les appels incessants de bien des autorités. Dans les années 1950, Josué de Castro dans Géopolitique de la Faim tirait la sonnette d’alarme en déclarant qu’un être humain sur trois ne mange pas à sa faim. En 1962, René Dumont publiait L’Afrique noire est mal partie. En 1969, le pape Paul VI prônait dans l’encyclique Populorum Progressio un meilleur partage des richesses entre le Nord et le Sud. En 1974, Henry Kissinger, chef de la diplomatie américaine, déclarait : « En 1984, aucun homme, femme ou enfant dans le monde ne s’endormira en ayant faim ». En l’an 2000, dans le cadre des Objectifs du Millénaire, les autorités onusiennes prévoyaient de diminuer de moitié la population souffrant de faim d’ici 2015.
L’objectif ne semblait pas démesuré d’autant qu’un rapport des Nations Unies estimait la dépense à 40 milliards de dollars par an (soit 10 % des dépenses de publicité ou l’équivalent de la consommation de cigarettes en Europe) pour non seulement éradiquer la faim, mais aussi permettre l’accès de tous à l’eau potable, assurer un logement décent et combattre les grandes épidémies… On connaît la suite. Aujourd’hui, c’est plus d’un milliard de personnes qui ne mangent pas à leur faim. Et au Sommet de la FAO, en 2009, aucun chef d’État (à l’exception de Berlusconi mais c’était à Rome et de Kadhafi !) n’a daigné se déplacer. Alors, à l’aune dont on a abordé le problème de la faim, la banquise pourrait bien disparaître et notre climat se réchauffer considérablement, avant que les chefs d’États ne daignent se mettre d’accord. Il ne nous reste plus qu’à leur souhaiter moins d’égoïsme pour 2010…
Nouvelles solidarités
Le temps de l’Avent est souvent celui de la solidarité. En ces temps de crise, celle-ci est plus que jamais d’actualité. Au cours des six premiers mois de 2009, le Secours catholique a enregistré autant de demandes d’assistance que pendant toute l’année 2008. Il y a quelques semaines, à l’occasion des 60 ans d’Emmaüs, une responsable du logement social déclarait que la situation était pire qu’en 1954, lorsque l’abbé Pierre avait lancé son premier appel, tandis que le président d’Emmaüs International, Jean Rousseau faisait ce constat : « Tout a changé, rien n’a changé ».
Certes, en quelques décennies, le contexte est bien différent, mais les problèmes demeurent (mal-logement, sans abri, émiettement du corps social…) et de nouvelles solidarités émergent : entreprises d’insertion, commerce équitable, réseaux d’échange de savoirs, responsabilité sociale des entreprises, économie solidaire… C’est justement sur ce thème des nouvelles solidarités (annonciatrices d’un projet de société qui rassemble plutôt qu’il n’écrème ?) qu’ont planché récemment les 3 000 participants des Semaines Sociales de France, une organisation de chrétiens sociaux plus que centenaire, autour d’experts, d’acteurs sociaux et de politiques, mais aussi des femmes en situation vulnérable, membres d’ATD Quart Monde.
L’une de ces femmes dénonçait : « le regard des autres qui jugent » ; une autre ajoutait que « Pour être aidé, on est obligé de raconter notre vie tout le temps ». Pour le P. Étienne Grieu, jésuite, « Réinventer le vivre ensemble signifie s’engager sans conditions préalables, car, dit-il, on a tous une dette, notamment ceux qui ont beaucoup reçu, d’autant que les pauvres ont aussi quelque chose à donner ». Ce que formulait d’une autre manière le philosophe Emmanuel Levinas : « Je suis responsable d’autrui, sans attendre la réciproque, dût-il m’en coûter la vie. La réciproque, c’est son affaire ».
Désillusions européennes
Tony Blair ne sera pas peut-être pas le futur président de l’Europe, mais d’ores et déjà il a gagné idéologiquement. Lorsqu’il était premier ministre, il déplorait qu’une vache reçoive 14 fois plus de subventions européennes qu’un chercheur. Dans un document récent, la Commission dévoile sa réflexion budgétaire pour l’après 2013, et rejoint les thèses de Tony Blair : priorité aux « politiques à haute valeur ajoutée » au détriment de l’agriculture, dont la part dans le budget aura été réduite de 61 à 32 % entre 1988 et 2013.
Pilier de la construction européenne, pendant des décennies, l’agriculture est désormais ramenée à hauteur de sa contribution à l’économie européenne, négligeant cet aspect que « l’agriculture est plus que l’agriculture », comme l’écrit Edgard Pisani dans Le Vieil Homme et la Terre.
Au début des années 1960, l’Europe, alors déficitaire, offrait de vastes perspectives à ses agriculteurs qui furent les premiers et, à ce jour, demeurent les seuls à accepter que leurs revenus soient décidés à Bruxelles. Mais la lune de miel entre les agriculteurs et l’Europe sera de courte durée. Dès la fin des années 1960, excédents et désordres monétaires grippent la machine. Suivront la mise en place des quotas laitiers en 1984, et la réforme de la PAC sur fond de négociations commerciales en 1992.
Désorientés, les agriculteurs, d’abord promoteurs enthousiastes de la construction européenne, se montreront parmi les plus réticents tant à l’égard du traité de Maastricht en 1992 que du traité constitutionnel en 2005. Aujourd’hui bien des chefs de gouvernement européens, prêts à sacrifier l’agriculture à l’autel d’un libéralisme débridé, le leur rendent bien. Alors l’alternative à cette dérive libérale serait une renationalisation même partielle de la PAC. Au-delà du démantèlement de la seule politique véritablement intégrée, cela signifierait l’échec flagrant d’une Europe, qui semble renier ses origines.
Jaurès, le paysan
Marx voyait le paysan comme un rempart de l’ancienne société. Quant aux paysans, ils considéraient les partis socialistes comme des sectes de « partageux ». Opposition frontale qui fait que si les idées socialistes se sont rapidement répandues dans les ateliers et les usines, elles n’ont jamais vraiment conquis le monde paysan. D’ailleurs peu de dirigeants socialistes s’intéresseront à la paysannerie. A l’exception notable de Jean Jaurès, fils de bourgeois appauvris, mais qui a passé une grande partie de sa jeunesse dans la petite ferme de six hectares exploitée par son père. Il y découvre la précarité des conditions d’existence à la campagne. Ce qui marquera sa façon d’appréhender les grands problèmes.
L’historien Rémi Pech, dans son livre Jaurès paysan, publié chez Privat, à l’occasion du 150ème anniversaire de la naissance de Jean Jaurès, se démarque des nombreuses biographies qui, pour la plupart, occultent sa filiation au monde paysan. Pourtant Jaurès revendiquait cet héritage. Un jour, alors qu’il venait donner une conférence sur Tolstoï à Toulouse, Vincent Auriol lui faisait remarquer qu’il portait un veston usager qu’on peut porter à la campagne, mais pas à la ville. Jaurès lui répondait : « Mais, Auriol, je suis un paysan. Un paysan cultivé. » Au Parlement, Jaurès, élu d’une circonscription (Carmaux dans le Tarn) composée de paysans et d’ouvriers, interviendra fréquemment dans les débats agricoles. Face aux partisans de Jules Guesde qui souhaitaient l’appropriation collective des terres, Jaurès faisait la différence entre la grande propriété, forme de capital, et la petite propriété, forme de travail et défendait les coopératives. A l’heure où la crise frappe durement les campagnes françaises, il n’est pas inutile de lire certains textes de Jaurès en annexe du livre de Rémi Pech. Son souci de transformer les campagnes sans les détruire pour maintenir un équilibre vital dans la société n’est-il d’actualité ?
Demain, la pénurie de lait ?
Après le choc des quotas au milieu des années 80, le paysage laitier français pourrait bien être encore plus bouleversé dès la fin de cette année. En effet le programme de maîtrise des pollutions d’origine agricole arrive en fin de processus le 31 décembre prochain. A cette date, les éleveurs devront avoir réalisé et réceptionné tous les travaux de mise aux normes de leurs installations d’élevage concernant la maîtrise des effluents, le stockage et l’épandage.
Si louables soient les objectifs au départ, – il s’agit de limiter les pollutions de l’eau générées par les activités d’élevage -, ce processus risque bien de générer des effets contraires aux prétentions affichées. Car ces mesures vont inéluctablement entraîner une industrialisation du secteur et une concentration de la production dans certaines exploitations et régions. Processus déjà bien entamé, me dira-t-on, car il est bien loin le temps où l’on produisait de tout partout.
Dans ma région, le sud de l’Aisne, c’est entre le quart et le tiers du cheptel laitier qui va disparaître. Dans le canton de Neuilly-Saint-Front ne subsistera qu’une seule exploitation laitière. La coopérative locale se pose la question de la pérennité de son outil de production et prospecte en Belgique. Dans bien des régions, ce sera donc moins de richesses créées, moins d’emplois. Il faudra faire venir le lait d’ailleurs, voire de l’étranger, avec tous les effets négatifs en terme d’environnement. Qui plus est, ce sont souvent les exploitations les plus soucieuses de l’environnement qui vont disparaître.
Quant à ceux qui ont investi dans la mise aux normes, ils s’inquiètent à juste titre, avec un prix du lait si misérable qu’il ne permet pas de faire face aux investissements. A moins que, dès l’an prochain, les cours ne s’enflamment du fait de la pénurie !
Métiers de la terre, métiers à la mode
Cette période estivale est l’occasion pour bien des jeunes citadins de s’émerveiller des charmes de la campagne et, peut-être, de se découvrir une vocation pour ces métiers de la terre. Car, au cours des prochaines années, le risque de pénurie de main d’œuvre pourrait bien poser de sérieux problèmes à la filière agricole. L’agriculture qui a longtemps vécu en milieu clos, ne recrutant qu’en son sein, doit donc désormais se tourner vers l’extérieur. Après deux siècles d’exode rural, c’est une vraie révolution ! D’autant que la tâche n’est pas aisée car la profession pâtit d’une image de marque très défavorable tant pour les agriculteurs que pour les salariés des exploitations : faibles revenus, pénibilité des tâches… C’est pourtant oublier que ces métiers, qui demandent désormais de grandes compétences, ont bien changé. Plus rien à voir avec les pousse-brouettes d’antan !
La profession a pris conscience de l’enjeu. Lors du dernier salon de l’Agriculture, la FNSEA a lancé une campagne publicitaire « fun et branchée » avec vache râpeuse et mouton punk affichés sur les abribus parisiens et dans le métro, pour attirer les jeunes citadins. Pour autant ce n’est pas une campagne, – si décalée et imaginative soit-elle -, qui renversera la tendance. La pente est longue à remonter tant, pendant des décennies, le milieu agricole a donné une image si pleurnicharde et si peu attrayante de lui-même. Souvenons-nous du sketch de Fernand Raynaud : « ça eut payé » !
C’est en parlant positivement de leurs métiers, en développant toutes les formes de partenariat avec la société, en s’ouvrant sur le monde extérieur que le monde agricole inversera la tendance. Et la saison estivale est le moment propice pour mettre en avant les atouts des métiers de la terre et dire combien l’agriculture peut être demain un gisement d’emplois, en phase avec certaines des valeurs dominantes de notre époque.

