Evoquant l’Union européenne, Jacques Delors avait coutume de parler d’un « objet politique non identifié ». L’historien et géographe, Sylvain Kahn, professeur à Sciences Po, dans un livre L’Europe : un Etat qui s’ignore (1), éclairé par un regard historique très fouillé, n’hésite pas à parler d’Etat supranational, ou du moins une forme d’Etat même s’il n’en a pas tous les attributs. En effet les Etats-membres ont choisi de déléguer une part de leur souveraineté et de mutualiser certaines compétences. C’est le cas notamment de la monnaie, mais aussi de la politique agricole commune qui a été pionnière, avec cette spécificité que ces politiques publiques, si elles sont décidées au niveau supranational, leur mise en œuvre est le fait des administrations nationales et régionales.
Cet Etat d’un nouveau type qui ne s’est pas construit sur la puissance ni sur la nation, s’appuie sur des valeurs comme le pluralisme, le droit, l’esprit critique, la négociation, l’émancipation de l’individu, plutôt que le rapport de force, la domination et le conflit. « L’Union européenne est fondée sur la conviction que la société a beaucoup plus à perdre qu’à gagner dans la confrontation entre les égoïsmes nationaux », note l’auteur qui souligne que l’UE a montré sa capacité à prendre des décisions rapidement face à ces défis que furent le Brexit, la Covid et l’invasion russe en Ukraine.
Certes la donne géopolitique a été bouleversée ces derniers mois. Malgré tout l’Europe continue de cultiver sa singularité qui irrite Trump et Poutine. Qu’en sera-t-il dans le futur ? alors que l’on fêtera le 9 mai prochain le 76ème anniversaire de l’appel de Robert Schuman. Réponse de Sylvain Kahn à la fin du livre : « Tout aussi périssable et mortelle que tous les autres Etats de la géohistoire des Européens, on ne peut préjuger de sa longévité d’ores et déjà bien significative. Celle-ci dépendra de nos choix collectifs. » A nous donc d’en décider…
1/ CNRS Editions – 2026 – 319 pages – 17 €