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	<title>Denis Lefevre &#187; Non classé | Denis Lefevre</title>
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	<description>Écrivain Journaliste</description>
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		<title>Les crises de l&#8217;agriculture (Revue l&#8217;éléphant, la revue de culture générale n°32)</title>
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		<pubDate>Tue, 09 Mar 2021 14:32:32 +0000</pubDate>
		<dc:creator><![CDATA[Denis Lefevre]]></dc:creator>
				<category><![CDATA[Non classé]]></category>

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		<description><![CDATA[Au -delà de l'&#160;&#187;agribashing&#160;&#187;, un [&#8230;]]]></description>
				<content:encoded><![CDATA[<h1 style="text-align: center;"><strong>Au -delà de l'&nbsp;&raquo;agribashing&nbsp;&raquo;, </strong></h1>
<h1 style="text-align: center;"><strong>une crise existentielle</strong></h1>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;"><strong>L&rsquo;agriculture française souffre d&rsquo;un malaise économique, d&rsquo;une démographie préoccupante et d&rsquo;une réputation dégradée.</strong></p>
<p style="text-align: justify;"><em>Au </em><em>Nom de la terre</em>, le film d’Edouard Bergeon, qui, s’inspirant de la tragédie familiale vécue par le réalisateur, raconte la descente aux enfers d’un agriculteur pris dans l’engrenage de l’endettement et l’épuisement au travail le menant au suicide, a rassemblé en salle près de deux millions de spectateurs. Un succès au box-office, qui vient après celui d’Hubert Charuel, avec <em>Petit Paysan</em>, sorti en 2018, et témoigne de la prise de conscience par la société de la crise existentielle qui frappe le monde agricole.</p>
<p style="text-align: justify;">Certes la situation n’est pas nouvelle. Depuis des décennies, l’agriculture est en crise, sur fond d’exode rural persistant et de difficultés sectorielles récurrentes, mais aussi de cette lente dépossession économique, sociale, culturelle et de cette marginalisation démographique. Aucune autre profession n’a connu de telles mutations. Le bouleversement démographique étant le plus impressionnant. On recensait plus de 5 millions d’exploitations en 1950, il en reste moins de 450 000 aujourd’hui. Dans les années 1950, pour un agriculteur on comptait un actif dans l’industrie et un troisième dans les services. Aujourd’hui pour un actif agricole, 22 personnes travaillent dans le tertiaire. En 2018, les chefs d’exploitation ne représentaient que 1,8 % de la population active, contre plus de 30 % juste après la Seconde guerre mondiale.</p>
<p style="text-align: justify;">Une situation d’autant plus mal ressentie qu’elle s’accompagne désormais d’un éclatement du secteur, avec d’un côté, l’émergence d’un modèle d’agriculture de firme obéissant à des logiques financières transnationales et sous-traitant souvent l’ensemble des travaux agricoles, &#8211; 12 % de exploitations céréalières sont aujourd’hui gérées par des tiers -, de l’autre, des formes d’agriculture alternatives (circuits courts, AMAP…) souvent menées par des acteurs non issus du monde agricole, et, en son cœur, une agriculture familiale souvent en difficulté qui s’interroge sur son sort. En 2017, 26 000 foyers agricoles bénéficiaient du RSA et 22 % des agriculteurs étaient sous le seuil de pauvreté. S’ajoute le fait que le monde agricole est devenu minoritaire dans les villages, avec parfois des épisodes clochemerlesques, de nouveaux résidents en mal de quiétude champêtre considérant les cloches des vaches et le chant du coq comme du tapage nocturne. Sans oublier l’opposition d’une frange importante de la population contre les épandages de pesticides et l’élevage industriel, que la FNSEA, le principal syndicat agricole, qualifie à tort d’agribashing. Ce mal-être paysan éparpillé s’exprime à travers de nombreux indicateurs. Retenons-en trois.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Désillusions européennes</strong></p>
<p style="text-align: justify;">D’abord le refus de l’Europe. Au début des années 1960, les agriculteurs, pionniers de la construction européenne, ont accepté que les prix agricoles soient fixés par Bruxelles. Mais, dès les années 1970, la machine s’est grippée, et depuis les années 1990, les réformes imposées par la mondialisation ont détricoté les mécanismes protecteurs de la PAC, libéralisant les marchés agricoles soumis aux fluctuations des cours mondiaux et mettant en concurrence les agricultures et les agriculteurs des différents Etats-Membres. La conséquence : l’adhésion enthousiaste des agriculteurs à la construction européenne s’est estompée, laissant la place aux désillusions. Ce qui se traduira notamment par le fait que les agriculteurs constituent la catégorie socioprofessionnelle qui a le plus voté contre la ratification du traité de Maastricht en 1992 puis celle du traité constitutionnel de 2005.</p>
<p style="text-align: justify;">Ensuite, phénomène plus récent, le vote Rassemblement national qui ne cesse de croître au sein d’une population pourtant longtemps restée rétive au vote extrémiste. Lors des élections européennes de 2019, c’est plus du tiers des agriculteurs qui a voté pour la liste du Rassemblement national. Au-delà de la profession agricole, c’est une grande partie du monde rural qui exprime un déclassement à la fois social et territorial, avec des populations qui se précarisent et des territoires en déshérence. Dans certaines régions, notamment dans les Hauts de France et le Grand Est, le vote Rassemblement national des ruraux dépasse souvent les 50 %.</p>
<p style="text-align: justify;">Enfin, plus tragique, ce taux de suicide qui, depuis plusieurs décennies, est nettement supérieur à celui des autres catégories socioprofessionnelles. Parmi ses causes, la crise économique, mais elle n’explique pas tout, selon le sociologue Nicolas Deffontaines, auteur d’une thèse sur le suicide des agriculteurs, qui ajoute d’autres raisons comme l’isolement social, le burn-out, les difficultés de transmission et une forte imbrication entre vie familiale et vie professionnelle.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Activité artisanale, marché mondial</strong></p>
<p style="text-align: justify;">Qui plus est, dans ce contexte de mal-être, l’agriculture apparaît à contre-courant des grandes évolutions actuelles. C’est une activité qui réclame du temps long dans un monde qui s’accélère de matière vertigineuse, où la recherche de la compétitivité dans une course aux coûts les plus bas passe par les délocalisations industrielles et une gestion en flux tendus. Dans l’agriculture, les marges de manœuvres sont étroites pour accélérer la production et se limitent à la sélection des plantes et des animaux reproducteurs, par les nouvelles technologies du vivant, notamment dans le domaine animal avec la génomique qui permet de connaître l’ADN d’un animal dès sa naissance. Mais il faut toujours neuf mois pour « fabriquer » un veau, trois ans pour un bœuf, six mois pour qu’un blé d’hiver soit moissonné et quelques années pour qu’un arbre fruitier produise ses fruits… !</p>
<p style="text-align: justify;">C’est une activité productrice de biens essentiels, vitaux (notre alimentation) dans un monde où dominent les biens immatériels. Depuis des décennies, nos sociétés se sont complexifiées, au point que « l’emballage immatériel », qui entoure les produits de base, s’est accaparé la plus grande part de la valeur ajoutée. C’est particulièrement le cas dans le secteur agro-alimentaire, où les investissements immatériels, comme la publicité, la finance, le marketing… sont, depuis 1989, supérieurs aux investissements matériels au point de marginaliser la valeur du produit de base (la matière première agricole) au bénéfice de ces nouveaux services que l’économie moderne valorise beaucoup mieux à travers des métiers mieux reconnus. La pandémie du Covid-19 a mis en évidence ce paradoxe que plus un bien ou un service est essentiel, comme la santé ou la nourriture, moins il est reconnu par la société, notamment à l’aune de la rémunération des actifs de ces secteurs vitaux.</p>
<p style="text-align: justify;">C’est une activité sédentaire dans un monde qui se nomadise de plus en plus, une activité intimement liée au vivant dans une économie de plus en plus virtuelle, une activité ancrée dans les territoires au sein d’un monde globalisé fonctionnant beaucoup en réseaux.</p>
<p style="text-align: justify;">C’est aussi l’une des rares activités de dimension globalement artisanale et familiale à être directement confrontée au marché mondial, et prise en étau entre, en amont, des firmes multinationales de l’agrochimie ou du machinisme qui se comptent sur les doigts d’une main, et en aval, des coopératives de plus en plus grosses et à l’esprit plus vraiment mutualiste, une industrie agro-alimentaire qui se concentre de plus en plus, et surtout une grande distribution, qui ne cesse de capter à son profit la plus grande part de la valeur ajoutée.</p>
<p style="text-align: justify;">C’est enfin une activité qui n’entre pas dans les schémas classiques de l’économie politique. « <em>L’agriculture est une réalité sans théorie. Ni la théorie classique ni la théorie marxiste ne sont capables d’étudier la complexité de l’économie rurale</em> », aimait à rappeler Louis Mallassis, l’un des grands spécialistes de l’économie rurale.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>A la fois coupable et victime</strong></p>
<p style="text-align: justify;">Toutes ces évolutions bouleversent en profondeur notre rapport au vivant, au temps et à l’argent, aux territoires et aux paysages, notre relation à l’animal (le souci du bien-être animal, la réintroduction du loup ou de l’ours au détriment du pastoralisme) et nos comportements alimentaires (la baisse de la consommation de viande et le développement certes modeste d’une alimentation végétarienne voire végane) … Dans le même temps, l’agriculture s’impose au cœur des enjeux de société. Elle apparaît même comme un laboratoire de modernité, se situant au cœur des questions territoriales (avec un aménagement du territoire de plus en plus axé autour des métropoles), technologiques et éthiques (plantes transgéniques et clonage), culturelles (paysages et gastronomie), géopolitiques (de l’accaparement des terres notamment dans le tiers monde aux dérives spéculatives sur les marchés mondiaux de matières premières…), sociales et, bien sûr, environnementales… L’agriculture se situe sur la ligne de crête entre changement climatique, disponibilité des ressources en eau, déclin de la biodiversité et dégradation des sols, le tout intimement imbriqué.</p>
<p style="text-align: justify;">Du fait du bouleversement climatique, l’agriculture est à la fois la victime (par l’impact sur les rendements des accidents climatiques), la coupable (elle émet 14 % des émissions de gaz à effet de serre) et la solution, car, comme le préconise la COP 21, une augmentation de 0,4 % par an du stock de carbone organique dans tous les sols de la planète permettrait de stopper l’augmentation de GES dans l’atmosphère. Ainsi la plantation de couverts végétaux sur des terres qui, autrefois, restaient, après les récoltes, nues une partie de l’année, permet d’absorber le CO2 en enfouissant ces plantes dans le sol.</p>
<p style="text-align: justify;">Climat et eau forment un couple aux interrelations nombreuses et complexes. Et sans eau pas d’agriculture ! L’eau joue en effet un rôle fondamental pour assurer notre sécurité alimentaire. L’agriculture représente plus de 70 % de la consommation d’eau dans le monde et un Français consomme indirectement (l’empreinte eau) en moyenne près de 4 000 litres d’eau par jour rien que pour s’alimenter, sachant qu’il faut 500 litres pour produire un kilo de farine et 13 500 litres pour un kilo de viande de bœuf…</p>
<p style="text-align: justify;">Quant au sol, un milieu de vie extraordinaire, il a longtemps été considéré comme simple support. Il est aujourd’hui dégradé tant physiquement, que chimiquement et biologiquement. Entre 1950 et 2020, les sols ont perdu la moitié de leur matière organique, (la partie du sol constituée d’organismes vivants et de matières résultant de leur première décomposition après leur mort, comme l’humus et le compost).</p>
<p style="text-align: justify;">Dernier enjeu de taille, la biodiversité, avec plus 93 plantes alimentaires importantes qui sont pollinisées par les abeilles et autres insectes. Une étude de l’INRA, publié en 2009, estimait la contribution (à titre gratuit !) des pollinisateurs à 153 milliards d’euros (dont 2,8 milliards pour la France), soit 10 % de la valeur de production agricole mondiale. C’est dire dans ce contexte l’importance des abeilles et les craintes liées à leur déclin. A l’origine de cette régression, certaines pratiques agricoles comme l’arasage des haies, l’agrandissement des parcelles mais aussi la bétonisation croissante liée à l’urbanisation, qui ont pour conséquence la destruction des habitats des pollinisateurs. Autre cause, les pesticides qui, même à faibles doses, occasionnent des troubles de comportement.</p>
<p style="text-align: justify;">Objet de controverses, les pesticides, symbolisés par le glyphosate, divisent la population, mais aussi la communauté scientifique et même le monde agricole. Pourtant, il va inéluctablement falloir apprendre à s’en passer, changer de modèle et inventer une nouvelle agronomie, beaucoup plus complexe, et une agriculture à la fois intensive, capable de nourrir d’ici 2050 plus de 9 milliards de Terriens, mais aussi décarbonée, plus respectueuse de l’environnement, plus économe et plus autonome, et plus résiliente au réchauffement climatique. Mais ce changement de modèle ne se fera pas d’un simple claquement de doigts. Il suppose de la pédagogie et va générer un coût supplémentaire pour le consommateur et le contribuable, trop habitués au bas prix de l’alimentation que permettait le modèle productiviste.</p>
<p style="text-align: justify;">Mais il y va du devenir de la planète, de nos choix de société.  En effet de la manière dont on traitera la question agricole et alimentaire, tant au niveau local, que national ou mondial, dépendra notre type de civilisation. Car, comme le constatait l’ancien ministre de l’Agriculture du général de Gaulle, Edgard Pisani, dans <em>Le vieil homme et la terre </em>: « <em>L’agriculture est plus que l’agriculture </em>».</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Encadré : L’économie agricole française en chiffres</strong></p>
<p style="text-align: justify;">Avec 18 % de la production agricole européenne, la France demeure le premier producteur, mais est de plus en plus concurrencée sur les marchés extérieurs, et se classe (en 2017) au cinquième rang des exportateurs mondiaux de produits agricoles, derrière les Etats-Unis, les Pays-Bas, l’Allemagne et le Brésil.</p>
<p style="text-align: justify;">La population active agricole représente aujourd’hui 2,3 % de la population active totale. Si l’on prend en compte les actifs des IAA, de la sylviculture et de la pêche, elle atteint 5,5 % de la population active.</p>
<p style="text-align: justify;">Depuis les années 1970, la productivité agricole a été multipliée par cinq mais l’évolution de la part de l’agriculture dans le PIB (produit intérieur brut) est passée de 4 % en 1980 à 1,5 % en 2018.</p>
<p style="text-align: justify;">Si la taille des exploitations n’a pas cessé d’augmenter pour atteindre une moyenne de 61 hectares en 2018, l’endettement ne cesse de croître passant de 37 % du total des actifs en 2000 à 42 % en 2018.</p>
<p style="text-align: justify;">
<h1 style="text-align: center;"><strong>Souveraineté alimentaire,</strong></h1>
<h1 style="text-align: center;"><strong>circuits courts et agriculture décarbonée,</strong></h1>
<h1 style="text-align: center;"><strong>les enjeux de demain</strong></h1>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">« <em>Déléguer notre alimentation, notre protection, notre capacité à soigner, notre cadre de vie au fond, à d’autres, est une folie</em> », déclarait le 12 mars 2020 Emmanuel Macron. Même si, en la circonstance, la chaîne alimentaire a plutôt bien fonctionné, la pandémie du Covid-19 nous interroge quant à nos modes de production agricole et de consommation alimentaire et notre souveraineté alimentaire.</p>
<p style="text-align: justify;">Une étude, publiée en 2017 par le cabinet de conseil <em>Utopies</em>, constate que l’autonomie alimentaire des 100 plus grandes aires urbaines françaises s’élèverait à 2,1 % en moyenne. Ce qui signifie que, dans un périmètre allant jusqu’à 50 voire 100 kilomètres autour de ces agglomérations, seule 2 % de la production locale est consommée dans ce périmètre. Le reste, 98 %, est exporté. Ce qui, a contrario, veut dire que 98 % de la consommation alimentaire locale est importée de l’extérieur (hors périmètre), alors qu’une reconquête même partielle (de l’ordre de 10 à 15 % de la production locale (il serait inconcevable d’être totalement autonome !) permettrait de limiter les flux de transports, et donc l’empreinte carbone, de créer des emplois et de sécuriser la chaîne d’approvisionnement. D’autres études montrent que Paris ne dispose que de trois à quatre jours de réserves avec des produits alimentaires qui ont parcouru en moyenne 600 kilomètres. Une situation plus que problématique en cas de crises, qu’elles soient pandémiques, climatiques, énergétiques ou sociales, comme une grève des transports !</p>
<p style="text-align: justify;">Plus globalement, malgré une balance commerciale agricole et alimentaire excédentaire mais qui a tendance à décrocher depuis le début des années 2000, nous dépendons de l’extérieur en amont de l’agriculture pour nos approvisionnements en engrais, en carburant, en matériel agricole. L’alimentation du bétail est un secteur très déficitaire avec de considérables importations de soja. Nous dépendons également des travailleurs saisonniers venus de l’étranger pour certaines activités comme les vendanges, la cueillette des fruits et légumes (850 000 contrats en 2014 dont 45 % en viticulture). Enfin certaines de nos filières ont presque totalement disparu, du fait de la concurrence d’autres pays, avec des charges moindres et des normes moins restrictives, même au sein des pays de l’Union européenne. Nous importons bon an mal 50 % de nos légumes et 60 % de nos fruits.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Du champ voisin à l&rsquo;assiette</strong></p>
<p style="text-align: justify;">De quoi interpeller le consommateur quant à notre souveraineté alimentaire, notamment en cas de crise. Qui plus est l’alimentation est devenue un sujet de société, et l’opinion publique est très sensible au lien entre nourriture et santé. Dans les années 1970, l’affaire du veau aux hormones avait déstabilisé les consommateurs, mais c’est surtout après le tragique épisode de la vache folle à la fin des années 1990, que la société était ébranlée par le manque de transparence quant à l’origine des produits alimentaires. C’est d’ailleurs en 2001, à la suite du scandale de la vache folle, que se crée à Aubagne la première AMAP (Association pour le maintien d’une Agriculture Paysanne), inspirée des <em>teikei</em>, initiés dans les années 1950 par des mères de famille japonaises à la suite de problèmes sanitaires pour rapprocher producteurs et consommateurs et développer l’approvisionnement de proximité. Les adhérents des AMAP s’engagent par contrat, sur une période donnée à acheter la production d’un fermier généralement sous la forme de panier hebdomadaire de produits de saison respectant la charte de l’Agriculture paysanne. On compte aujourd’hui environ 3 000 AMAP qui travaillent avec plus 4 000 producteurs et ravitaillent plus de 70 000 familles.</p>
<p style="text-align: justify;">Depuis, plus ou moins dans le même esprit, d’autres initiatives ont émergé, comme le développement des ventes à la ferme ou la création de magasins de producteurs. Des start-ups ont flairé l’air du temps, comme la Ruche qui dit oui ! qui met en relation 5 000 producteurs et 140 000 clients dans plusieurs pays européens. Des consommateurs, parfois soutenus par des collectivités territoriales, ont mis en place des épiceries participatives et des coopératives de consommation. Sans oublier bien sûr les marchés forains qui existent depuis le Moyen-Age. Aujourd’hui environ 100 000 exploitations fournissent au moins une partie de leur production en circuit court. La plupart commercialise des produits conventionnels, puisque seul 10 % du bio est vendu en circuit court.</p>
<p style="text-align: justify;">Pourtant le bio a connu un développement spectaculaire ces dernières années. Depuis 2012, la production française a doublé. En 2018, l’agriculture biologique représentait 7,5 % de la superficie agricole française, 9,5 % des exploitations et 14 % des emplois agricoles. La France semblait rattraper son retard, car pendant très longtemps l’agriculture biologique a eu du mal à s’intégrer dans la culture cartésienne française. Certes, dans le sillage de mai 1968, des néoruraux ont joué un rôle pionnier mais marginal. L’élan ne sera donné qu’à partir des années 1980, par des associations comme Nature et Progrès et la Fédération Nationale de l’Agriculture Biologique. La France sera alors le premier pays à se doter d’un cadre législatif en 1981 sur l’agriculture biologique, qui inspirera, dix ans plus tard, la réglementation européenne.</p>
<p style="text-align: justify;">Depuis des expérimentations ont été menés, mêlant savoir-faire traditionnels et technologies nouvelles autour de thèmes comme l’équilibre élevage-cultures, la rotation des cultures, le compostage pour faire revivre le sol, de la litière végétale pour éviter le labour, l’agroforesterie qui permet d’associer culture et arboriculture, l’association de plantes complémentaires, ainsi une légumineuse qui fixe l’azote de l’air avec une plante ayant un enracinement plus profond… Toutes techniques qui permettent de décarboner l’agriculture. On a découvert que la nature n’obéit pas seulement à la « loi de la jungle », mais sait développer des solidarités et des symbioses. L’enjeu est de faire en sorte que la nature fasse gratuitement ou presque ce que la chimie réalise de manière très coûteuse.</p>
<p style="text-align: justify;">En d’autres termes, travailler avec plutôt que contre la nature. C’est ainsi que les concepteurs de la permaculture, deux Australiens, Bill Mollison et David Holmgren, caractérisent la permaculture. Celle-ci s’appuie sur une éthique autour d’un triptyque : prendre soin de la nature, prendre soin de l’humanité et créer l’abondance pour redistribuer le surplus.</p>
<p style="text-align: justify;">Le rôle précurseur des jardiniers dans l’élaboration d’une agriculture durable et d’une agronomie nouvelle plus complexe, liant techniques agricoles et sciences environnementales, s’impose désormais. Un phénomène qui n’est pas nouveau ! Déjà, en 1600, l’agronome Olivier de Serres écrivait dans <em>Théâtre d’agriculture et mesnage des champs</em> : « <em>Le jardinier est appelé l’orfèvre de la terre parce que le jardinier surpasse le laboureur comme l’orfèvre le simple forgeron</em> ».</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Encadré : L’agriculture urbaine </strong></p>
<p style="text-align: justify;">Alphonse Allais voulait amener les villes à la campagne. C’est désormais la campagne qui s’invite à la ville. Phénomène de société ? Rêve de bobos ? Toujours est-il que le maraîchage urbain est dans l’air du temps.  Les projets se multiplient dans les grandes villes occidentales, même si l’agriculture urbaine est d’abord le fait des pays en développement, où elle assure la grande partie de l’approvisionnement en produits frais. Selon la FAO, 810 millions de personnes dans le monde s’adonnaient en 2013 à l’agriculture urbaine. Le phénomène n’est pas nouveau, à l’exemple du quartier du Marais à Paris. Jusqu’à la fin du XIXème siècle, 8500 maraîchers produisaient sur 1 400 hectares (le sixième de la superficie de Paris), 100 000 tonnes de légumes destinés aux 2 millions de Parisiens, l’excédent étant exporté vers l’Angleterre. Quant aux jardins ouvriers, lancés par l’abbé Lemire au début du XXème siècle pour notamment éloigner les ouvriers des cafés, ils ont donné un air de campagne aux villes. Dans Paris intramuros sur une centaine hectares de toits ou de murs végétalisés, trente sont consacrés à l’agriculture. Paris possède la plus grande ferme urbaine hydroponique au monde sur les 14 000 m2 de toits du Parc des expositions. Elle produit une vingtaine de variétés, des tomates noires de Crimée aux fraises charlotte… Dans les grandes métropoles occidentales, l’agriculture urbaine, marginale en termes d’approvisionnement, est avant tout un enjeu éducatif et un facteur de lien social, tandis que, paradoxalement, le lien social a tendance à se déliter dans bien des villages.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Encadré : Le gaspillage alimentaire</strong></p>
<p style="text-align: justify;">En 2016, l’Ademe (Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie) chiffrait notre gaspillage alimentaire à 10 millions de tonnes par an, correspondant à 18 milliards de repas jetés à la poubelle (à titre de comparaison les Restos du cœur en distribuent bon an mal an près de 150 millions). Ce gaspillage correspond à 108 € par personne et par an, soit 16 milliards d’euros pour la France. A tous les stades, l’on gaspille : à la production (32 %), à la transformation (21 %), à la distribution (14 %) et à la consommation (33 %). Ainsi chaque consommateur jette à la poubelle 30 kilos d’aliments par an, dont 7 kilos qui sont encore emballés.</p>
<p style="text-align: justify;">Les chiffres au niveau mondial sont encore plus sidérants. Selon les Nations Unies, un tiers de la production agricole, soit 1,3 milliard de tonnes de nourriture, est gaspillé. Cela représente en tonnage, deux fois la production mondiale de blé et trois fois celle de riz. En réduisant même modestement ce gaspillage, on pourrait nourrir convenablement les 900 millions d’habitants de la planète qui ne mangent pas à leur faim. Pour la plupart, paradoxalement, des travailleurs de la terre !</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Compléments</strong></p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Les 4 points essentiels du dossier</strong></p>
<ul style="text-align: justify;">
<li>L’agriculture a connu depuis six décennies une mutation considérable : le nombre d’exploitations est passé de plus de 5 millions à 450 000, et la productivité a augmenté considérablement.</li>
<li>Le monde agricole connaît aujourd’hui une crise existentielle, ce dont témoigne un taux de suicide élevé, mais supporte mal les critiques du modèle productiviste, qui génère des effets néfastes sur l’environnement et la santé publique (pollution des eaux, déclin de la biodiversité, effets nocifs des pesticides et des nitrates&#8230;)</li>
<li>L’agriculture se situe au cœur des enjeux de société, et particulièrement environnementaux : changement climatique, dégradation des ressources en eau et des sols, biodiversité.</li>
<li>De nouvelles formes d’agriculture émergent plus respectueuses de l’environnement (circuits courts, AMAP, agriculture bio, permaculture, agriculture urbaine…) permettant de renouer les liens avec la société.</li>
</ul>
<h3 style="text-align: justify;"><strong>Prolonger le dossier avec :</strong></h3>
<h3 style="text-align: justify;"><strong>Vidéos</strong></h3>
<p style="text-align: justify;"><strong><em>Les moissons du futur</em></strong><strong> de Marie-Monique Robin</strong>. Un tour de monde de l’agroécologie pour découvrir un autre modèle agricole. ARTE TV – 2013.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong><em>Sans Adieu</em></strong><strong> de Christophe Agou</strong>. Un documentaire poignant sur un monde en voie d’extinction, les paysans du Forez qui luttent pour leur survie. Blaq out – 2019.</p>
<h3 style="text-align: justify;"><strong>L’auteur vous conseille :</strong></h3>
<p style="text-align: justify;">Deux livres anciens mais prémonitoires.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Henri Mendras &#8211; La fin des paysans</strong> &#8211; Babel Actes Sud. Un classique, publié en 1967 et qui suscitera à l’époque bien des polémiques. L’auteur, le plus éminent sociologue français du monde rural, y analyse la fin d’une civilisation millénaire et d’un mode de vie paysan, et l’arrivée d’agriculteurs-producteurs obéissant aux règles du marché et de la technique.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Rachel L. Carson &#8211; Le Printemps silencieux</strong> – Le livre de poche &#8211; 1968. Ce livre devenu un best-seller a fait l’effet d’une bombe lors de sa parution en 1962 aux Etats-Unis. L’auteure, biologiste et vulgarisatrice hors-pair, y dénonce les effets nocifs des pesticides. C’est après avoir lu cet ouvrage que le président Kennedy décidera de l’interdiction du DDT aux Etats-Unis.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>L’anecdote </strong></p>
<p style="text-align: justify;">Le parcours de René Dumont (1904-2001)témoigne des grandes mutations de l’agriculture des dernières décennies. Professeur d’agriculture comparée à l’Institut National Agronomique Paris-Grignon (devenu depuis AgroParisTech), il a été au lendemain de la Seconde guerre mondiale, l’un des modernisateurs de l’agriculture française, inventant notamment la révolution fourragère et défendant une agriculture productiviste au Commissariat au Plan de Jean Monnet. Par la suite, ce tiers-mondiste convaincu va parcourir la planète, conseillant bon nombre de gouvernements de pays en développement. Et puis, au début des années 1970, après avoir lu le rapport du Club de Rome <em>Halte à la croissance</em>, il se convertit à l’écologie et sera le premier candidat écologiste lors des élections présidentielles de 1974. S’il ne recueille que 1,32 % des suffrages, cette campagne marque le point de départ de l’émergence des idées écologistes dans la vie politique française. Qu’un agronome en soit l’un des pionniers n’est pas anodin !</p>
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		<title>Intervention pour les 20 ans du semencier Saaten Union,  Le 13 juin 2019</title>
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		<pubDate>Fri, 14 Jun 2019 12:08:26 +0000</pubDate>
		<dc:creator><![CDATA[Denis Lefevre]]></dc:creator>
				<category><![CDATA[Billets personnels]]></category>
		<category><![CDATA[Non classé]]></category>

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		<description><![CDATA[Introduction : 20 ans l’âge de raison, le bel âge, l’âg [&#8230;]]]></description>
				<content:encoded><![CDATA[<p style="text-align: justify;"><strong>Introduction </strong>:</p>
<p style="text-align: justify;">20 ans l’âge de raison, le bel âge, l’âge de tous les possibles.</p>
<p style="text-align: justify;">20 ans, c’est important à l’échelle d’une vie d’homme,</p>
<p style="text-align: justify;">20 ans, un rien, l’infiniment petit, à l’échelle de l’histoire de l’humanité.</p>
<p style="text-align: justify;">Et pourtant, il s’en est passé des choses, durant ces vingt ans à tous les niveaux et en particulier au niveau de l’agriculture.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>L’accélération du temps</strong></p>
<p style="text-align: justify;">En observant l’évolution de nos sociétés, on s’aperçoit que les quatre grandes angoisses qui traversent aujourd’hui la population française, mais plus largement la population européenne, voire une grande partie de la planète, à savoir :</p>
<p style="text-align: justify;">La mondialisation,</p>
<p style="text-align: justify;">Le terrorisme,</p>
<p style="text-align: justify;">L’avènement de la société numérique, et</p>
<p style="text-align: justify;">Les questions environnementales étaient quasiment méconnues, il y a 40 ans, et vont commencer à irriguer la société française, il y a seulement 20 ans, quand se créait votre société.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Force est de constater cette accélération du temps presque exponentielle qui fait qu’on a réalisé plus de progrès en agriculture lors des sept dernières décennies qu’au cours des huit millénaires qui ont précédé la Seconde guerre mondiale.</strong></p>
<p style="text-align: justify;">En effet, que de bouleversements au cours de ces dernières décennies ! L’année 1999 reflète cette transformation du monde, amorcée dix ans plus tôt avec la chute du mur de Berlin et les événements de Tian an men. 1999 voit l’entrée en vigueur de l’euro, la guerre du Kosovo, la démission de Boris Eltsine et l’arrivée de Poutine, le débat sur les OGM qui s’amplifie et, beaucoup de catastrophes naturelles et climatiques, déjà.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Le grand chambardement des campagnes françaises</strong></p>
<p style="text-align: justify;">Et c’est aussi le grand chambardement des campagnes françaises, cher à l’historien Fernand Braudel, qui perdure, voire s’accélère. Aucun autre secteur n’aura connu des bouleversements aussi importants, au cours des dernières décennies.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>1/ Bouleversements démographiques</strong>, d’abord, le plus impressionnant : 30 % de population active agricole à la fin de la Seconde guerre mondiale, soit plus de 4 millions d’actifs,  moins de 3 % aujourd’hui soit un peu plus de 400 000 actifs. Les chefs d’exploitation ne représentent en 2018 que 1,8 % de la population active. En quelques décennies, les agriculteurs encore majoritaires dans la population au début du XXème siècle sont devenus une minorité, presqu’une infime minorité. Aucune autre catégorie socioprofessionnelle n’a connu une si importante érosion démographique. Ce qui se traduit par une prise de conscience douloureuse, d’autant plus mal ressentie que, dans le même temps, le monde se désarticule et qu’émergent aux extrêmes un modèle d’agriculture de firme obéissant à des logiques financières transnationales, sous-traitant d’ailleurs souvent l’ensemble des travaux agricoles à des prestataires, et d’autres formes alternatives (circuits courts, AMAP, permaculture…) souvent menées par des acteurs qui ne sont pas issus du monde agricole.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>2/ Bouleversements technologiques</strong> : une vache qui donnait 1 200 litres il y a 50 ans en produit aujourd’hui huit fois plus tandis que des années 1960 aux années 1990 le rendement en blé augmentait d’un quintal par an. Notons que depuis les années 1990 il a tendance à stagner.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>3/ Bouleversements professionnels</strong> : on est passé de l’état paysan au métier d’agriculteur, de l’exploitation familiale à des structures juridiques nouvelles. Et plus récemment, notons cette forme d’éclatement du monde agricole qui se voulait unitaire, avait une vision assez harmonieuse, portée notamment par des mouvements de jeunes comme la JAC (Jeunesse agricole catholique), la génération Michel Debatisse, depuis la modernisation des années 1960, mais qui, aujourd’hui, semble éclater entre des visions très différentes sur l’avenir de la profession.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>4/ Bouleversements dans le poids électoral et la représentation politique</strong> : émergence dans toute l’Europe des idées écologistes et libérales qui vont marginaliser le monde paysan, autrefois très puissant politiquement. Il y a trois décennies, le poids électoral du monde agricole était important et dépassait le nombre des actifs agricoles, agrégeant les retraités de l’agriculture, les professions en lien avec le monde agricole : techniciens, vétérinaires, salariés des organisations professionnelles, et les enfants issus de familles agricoles, qui bien que devenus citadins, gardaient quelques affinités avec le monde agricole. Cet électorat représentait une part non négligeable de l’électorat de certains partis politiques. Aujourd’hui tout cela a éclaté. Cela se traduit également par un bouleversement dans l’équilibre du monde rural, avec une marginalisation de la population agricole dans les villages. Il y a quelques décennies les agriculteurs représentaient près de la moitié du total des maires. Ce n’est désormais plus le cas. Et dans certains villages, les agriculteurs ne sont plus représentés au sein des conseils municipaux.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>5/ Bouleversements sociétaux</strong> avec la fin des trente glorieuses, qui voient l’émergence dès la fin des années 1960 des mouvements écologistes, dans le sillage de la publication du livre <em>Le printemps silencieux</em> de Rachel Carson, une biologiste américaine, un best-seller  témoignant des dégâts du DDT sur la faune est un des épisodes les plus importants. John Kennedy qui avait lu le livre avait décidé contre l’avis de son ministère de l’agriculture d’interdire le DDT. Puis ce fut mai 1968, et dans les années 1970, la publication du rapport du Club de Rome, et la première candidature écologiste à une élection présidentielle en France en 1974, celle d’un agronome, René Dumont, professeur d’agriculture comparée à l’Agro de Paris, membre du Commissariat au Plan de Jean Monnet à la Libération, où il sera l’instigateur d’une politique agricole moderniste et productiviste, notamment la révolution fourragère…</p>
<p style="text-align: justify;">En même temps, il y aura la prise en compte dès les années 1970 de la question de la sécurité alimentaire, avec l’affaire des veaux aux hormones, puis quelques années plus tard, le tragique épisode de la vache folle, sur fond d’amiante, de Tchernobyl, d’affaire du sang contaminé et autres salmonelloses.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>6/</strong> <strong>Bouleversements des équilibres économiques et géopolitiques</strong>. Avec l’arrivée au pouvoir de Ronald Reagan aux Etats-Unis et de Margaret Thatcher en Grande Bretagne, les idées keynésiennes (rôle de l’Etat dans les équilibres économiques) qui avaient marqué les politiques économiques et sociales des pays occidentaux depuis la crise de 1929 et le New Deal de Roosevelt, sont remplacés par les thèses monétaristes (F. Hayek et Milton Friedman)  qui prônent la fin de l’intervention de l’Etat, la libre concurrence, le marché… Déjà, dès la fin des années 1970, après les crises pétrolières (1973 – 1979) et la fin de l’énergie à bas prix, notons l’érosion ce que l’on a appelé l’Etat providence, les délocalisations et les débuts de la désindustrialisation, la baisse de la population ouvrière et, par la suite, une économie financière qui va s’imposer de plus en plus à l’économie réelle.</p>
<p style="text-align: justify;">Une dérégulation qui touche toutes les politiques économiques et à laquelle la PAC n’échappe pas depuis la réforme de 1992 et de toutes celles qui vont suivre, jusqu’à la fin des quotas laitiers et récemment des quotas sucriers. Les négociations du GATT puis de l’OMC, l’élargissement de l’Europe, le « détricotage » de la PAC, vont ouvrir la porte à une concurrence exacerbée entre Etats-Membres et producteurs de ces Etats Membres. Loin des idéaux de paix, de solidarité, des Pères de l’Europe ! Lors de la négociation du Traité de Rome, instituant la Communauté européenne, le négociateur, Paul-Henry Spaak, un homme d’Etat belge, avait interdit aux ministres de l’Economie et des Finances des Six d’intervenir dans la négociation, pour éviter que chacun des pays ne soit tenté de négocier le bout de gras !</p>
<p style="text-align: justify;">Au cours des 20 dernières années, le monde agricole a confirmé voire amplifié les tendances des périodes précédentes : agrandissement des exploitations (42 ha en moyenne en 2000, 64 ha aujourd’hui), montée en puissance de l’agriculture sociétaire, prééminence des productions végétales au détriment des productions animales qui avaient pris l’avantage durant les Trente Glorieuse, spécialisation accrue des exploitations et des régions, concurrence accrue entre les Etats-Membres de l’Union européenne, développement du bio (7,5 % des surfaces aujourd’hui) et des circuits courts, disparités des revenus entre exploitations, entre productions, entre régions qui ont tendance à s’aggraver, et des progrès en termes d’innovations qui tendent plus vers le qualitatif que le quantitatif…</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Paradoxalement, alors que la population agricole ne cesse de baisser, l’agriculture se trouve plus que jamais au cœur des enjeux de société, voire des enjeux de civilisation : </strong></p>
<p style="text-align: justify;"><strong>1/ Enjeux géopolitiques, économiques et sociaux</strong> avec la mondialisation, les relations Nord/Sud, les marchés des matières premières, la question de l’emploi, l’avenir de l’Europe, la financiarisation de l’agriculture, qui se traduit par les dérives spéculatives qu’on a connues en 2008 et l’accaparement des terres par des grandes firmes ou des Etats, notamment dans le tiers monde ; Et puis, bien sûr la question sensible de nourrir dix ou onze milliards de terriens d’ici 2100. Se nourrir est un besoin vital et la question alimentaire est avec les enjeux environnementaux, la plus essentielle.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>2/  Enjeux sanitaires</strong> avec la sécurité alimentaire ;</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>3/ Enjeux territoriaux</strong> avec les déserts ruraux et la métropolisation du territoire, et peu de transferts publics des régions riches vers les régions les plus pauvres. Et ce constat que plus on s’éloigne des métropoles, plus on est pauvre !</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>4/ Enjeux technologiques</strong> liés aux nouvelles technologies du vivant comme la transgénèse ou le clonage…</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>5/ Enjeux éthiques</strong> liés à ces nouvelles technologies, mais aussi avec la question du bien-être animal et la montée en puissance de modes de consommation (modes de vie) végétariens voire véganes…</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>6/ Enjeux culturels</strong> avec la question des paysages, des terroirs, de l’agriculture biologique et de la qualité gastronomique, la relation avec le monde sauvage : notamment avec la réintroduction du loup, de l’ours, du lynx… dans certaines régions de montagne, ce qui n’est pas sans poser quelques problèmes avec l’élevage pastoral.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>7/ Enjeux environnementaux</strong> : de la question de l’eau à la dégradation des sols, du changement climatique à la protection de la biodiversité…</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>L’agriculture est au cœur de tous ces enjeux, ce qui en fait un laboratoire de modernité dans la société. Bref entre vaches folles et Dolly, la première brebis clonée, entre malbouffe et gastronomie, entre grande distribution et circuits courts, comme les AMAP, entre productions intensives et agriculture bio, entre mode de production familial et mode de production industriel, entre fonctions nourricières et diversifications, notamment dans la production d’énergie, la société s’interroge, et en particulier, le monde agricole. </strong></p>
<p style="text-align: justify;">Bien des interrogations, sur fond de crise d’identité qui se traduit par, à mon avis, trois éléments :</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>1/ Le refus de l’Europe</strong> : après avoir été pionniers dans la construction européenne, les agriculteurs forment la catégorie socioprofessionnelle qui a voté le plus contre la ratification des traités européens (Maastricht en 1992 et le Traité Constitutionnel en 2005);</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>2/ Le vote Front national</strong> qui ne cesse de croître au sein d’une population qui a été longtemps rétive aux idées d’extrême droite ;</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>3/ </strong>Et plus tragiquement, <strong>le taux de suicide des agriculteurs</strong>, supérieur à toutes les autres catégories socioprofessionnelles.</p>
<p style="text-align: justify;">J’ajouterai à cela le fait que l’agriculture apparaisse <strong>à contre-courant des grandes tendances du nouveau monde</strong> et qui semble marquer la fin des sociétés post néolithiques, avec l’émergence d’une société de plus en plus digitale. Ceci dit : constatons que le monde agricole est très présent dans les réseaux sociaux. Il est l’un des mieux équipés en informatique, dès l’origine d’ailleurs, avec dès le début des années 1980, le développement de la télématique (le fameux Minitel).</p>
<p style="text-align: justify;">C’est l’activité agricole qui apparaît à contre-courant :</p>
<ul style="text-align: justify;">
<li>C’est en effet une <strong>activité qui réclame du temps long dans un monde</strong>, qui, comme on l’a vu, <strong>s’accélère de manière vertigineuse</strong>.</li>
<li>C’est une <strong>activité sédentaire dans un monde qui se nomadise</strong>, en particulier aux deux extrêmes de la société : les très riches qui sont chez eux partout, et les très pauvres, les migrants ou les SDF, qui sont chez eux nulle part.</li>
<li>C’est une <strong>activité ancrée dans les territoires, dans les terroirs, au sein d’un monde globalisé fonctionnant de plus en plus en réseau</strong>.</li>
<li>C’est enfin une <strong>activité liée au monde du vivant dans une économie de plus en plus virtuelle, numérisée, digitalisée</strong>.</li>
</ul>
<p style="text-align: justify;"><strong>Crise d’identité</strong></p>
<p style="text-align: justify;">Au cours des vingt dernières années, certaines tendances ont amplifié ces pertes de repères que sont la disparition du lien entre famille et exploitation, les problèmes de transmission, la grande diversité des situations, et la marginalisation démographique, économique et sociale comme nous l’avons vu. J’ajouterai et je l’ai un peu évoqué tout à l’heure, cette évolution au sein des familles, où notamment autour de questions comme les questions environnementales liées à l’agriculture, le débat autour des phytosanitaires, il n’y a plus consensus. Et l’on peut s’en rendre compte au niveau des repas familiaux… Ce qui n’est pas facile à vivre. D’autant que, c’est une observation que j’ai pu faire, les agriculteurs ont la fâcheuse tendance de croire que si on leur adresse la moindre petite critique, l’on est contre eux… Ce qui ne facilite pas les échanges et le dialogue !</p>
<p style="text-align: justify;">Pour l’anecdote, mais oh combien révélateur de cette perte de repères, j’ajoute ce paradoxe de l’agriculture urbaine. Alors qu’au cours des décennies on a fait disparaître l’agriculture maraîchère dans ou près des villes. (Le quartier du Marais produisait pendant des siècles les légumes de Paris, mais aussi les banlieues proches. Et puis les politiques urbaines ont renvoyé les maraîchers toujours plus loin, avant de les faire disparaître !</p>
<p style="text-align: justify;">Alphonse Allais voulait mettre les villes à la campagne parce que l’air y était de meilleure qualité. Aujourd’hui l’agriculture urbaine se veut être un facteur de lien social dans les villes tandis qu’à la campagne le lien social a tendance à se déliter.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Reconquérir la biodiversité</strong></p>
<p style="text-align: justify;">Compte tenu de ce contexte nouveau, de ce nouveau paradigme, aux logiques souvent contradictoires, l’un des enjeux essentiels est : <strong>saurons-nous gérer la diversité</strong> ? : Diversité des plantes, diversité des espèces, diversité des races animales, diversité génétique, diversité des hommes, diversité des modes de production… Et, dans cette évolution, le monde des semences aura un rôle essentiel à jouer et devra gérer cette diversité pour répondre au mieux à des besoins différents. <strong>C’est une nouveauté, une révolution dans l’histoire de l’agriculture.</strong></p>
<p style="text-align: justify;">Depuis la révolution néolithique, il y a dix millénaires dans le Croissant fertile, puis dans le monde sumérien, le paysan n’a cessé de chercher à favoriser la plante cultivée et ainsi éviter la concurrence dans l’accès à la lumière, à l’eau, à l’alimentation. Ce phénomène s’est accéléré fortement depuis la révolution industrielle, érodant considérablement la biodiversité. Je crois que nous vivons aujourd’hui la fin des sociétés post-néolithiques pour un nouveau monde dont on déchiffre assez mal les contours. et qu&rsquo;il nous faut apprendre à gérer la biodiversité. Ce qui n&rsquo;est pas sans conséquence sur l&rsquo;agronomie de demain.</p>
<p style="text-align: justify;">L’agronomie de demain sera une agronomie moins liée à l’énergie et à la chimie, donc une science beaucoup plus complexe à appréhender, mais aussi plus passionnante, je crois. L’agronome redeviendra l’homme de sciences et non plus l’homme d’une seule technologie ; il sera écologue en même temps qu’agronome. Il devra comprendre et analyser les mécanismes écologiques du vivant, prendre en compte le temps long de l’évolution de la biologie. Il sera un homme de terrain, mais aussi un homme d’humilité ; il lui faudra redécouvrir la complexité, réapprendre à gérer la diversité et à ne plus seulement voir la nature comme la loi de la jungle. Je trouve que c’est un beau challenge pour les agronomes de demain. Dans <em>Les dons précieux de la nature</em>, le botaniste et pharmacologue, Jean Marie Pelt montrait les lois de solidarité, de mutualisme, les symbioses dans le monde du vivant. Récemment Stefano Marcuso, l’un des fondateurs de la neurobiologie végétale, dans son livre <em>L’intelligence des plantes</em> nous décrit des plantes qui développent une sensorialité très développée, avec une quinzaine de sens de plus que nous, des végétaux qui respirent, perçoivent et émettent des sons, qui communiquent entre elles, développement une intelligence de réseau, inventant bien avant l’homme une sorte d’internet vert. Je crois que l’on a encore beaucoup à apprendre des végétaux, comme mieux comprendre les mécanismes de la photosynthèse, ou encore cette capacité des légumineuses à fixer l’azote de l’air en le transformant en azote ammoniacal assimilable par les plantes, qui, généralisée à l’ensemble des plantes agricoles, permettrait d’augmenter la productivité en respectant la nature, et ainsi de résoudre les problèmes alimentaires et énergétiques de la planète. Stéfano Marcuso déplorait dans son livre que seuls cinq laboratoires au monde ne se consacrent à ses recherches !</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>En guise de conclusion, </strong></p>
<p style="text-align: justify;">ce petit clin d’œil au philosophe Michel Serres qui vient de décéder. A l’occasion de la dernière émission <em>Apostrophes</em> de Bernard Pivot, ce dernier avait demandé à chacun des 70 écrivains et intellectuels présents sur le plateau de choisir un mot, le mot qu’ils aimaient. Michel Serres avait choisi le mot <strong>ensemencement</strong>. Il avait alors fait remarquer : « Avec étonnement, j’ai vu que mes collègues écrivains avaient complètement oublié tous les mots qui les reliaient à la terre. » Ensemencement, j’aime bien aussi ce mot, qui témoigne d’un bel hommage au monde agricole et au monde de la semence. Et puis l’un des livres qui m’a incité à me lancer dans l’écriture des livres, c’est La Guerre des semences de Jacques Grall, journaliste au Monde et Bertrand Roger-Lévy, directeur de la communication à l’INRA, publié au milieu des années 1980, et le regard spectral qu’ils portaient sur ce secteur et vos métiers.</p>
<p style="text-align: justify;">J’ai peu parlé de semences parce que vous êtes mille fois plus compétents que moi mais j’ai essayé de recenser toutes les problématiques autour de ce monde des semences si passionnant, mais nous allons en parler, plus abondamment, plus précisément, plus techniquement et scientifiquement, maintenant.</p>
<p style="text-align: justify;">Je vous remercie de votre attention.</p>
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		<title>La vie de l’abbé Pierre &#8211; à l’occasion de l’inauguration de la statue de l’abbé Pierre  à Lescar le 8/06/2019</title>
		<link>http://www.denislefevre.fr/la-vie-de-labbe-pierre-a-loccasion-de-linauguration-statue-de-labbe-pierre-a-lescar-le-8062019/</link>
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		<pubDate>Mon, 10 Jun 2019 08:46:34 +0000</pubDate>
		<dc:creator><![CDATA[Denis Lefevre]]></dc:creator>
				<category><![CDATA[Billets personnels]]></category>
		<category><![CDATA[Non classé]]></category>

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		<description><![CDATA[Cette statue de l’abbé Pierre symbolise un phare. Et l’ [&#8230;]]]></description>
				<content:encoded><![CDATA[<p style="text-align: justify;">Cette statue de l’abbé Pierre symbolise un phare. Et l’abbé Pierre aura été un phare durant toute sa vie. Il le demeure. Un phare prophétique. Un prophète non au sens religieux du terme, mais dans sa version laïque de visionnaire, dans sa définition sociologique telle que l’exprimait Pierre Bourdieu, en 1993, lors d’une émission de la Marche du Siècle : « <em>Le prophète est un personnage extraordinaire qui surgit dans une situation extraordinaire, lorsqu’en temps de crise, de disette, de pénurie, lorsque les hommes ordinaires, en particulier la prêtrise, ne savent plus quoi dire, le prophète alors parle et dit des choses qui étaient refoulées… L’abbé Pierre est quelqu’un qui prend la parole avec véhémence, avec indignation… ainsi les soirs d’élections, dans l’immense silence bavard, se détache une parole qui dit quelque chose. Il comprend à l’avance des malheurs, et par le simple fait de dévoiler le caché, il anticipe nécessairement</em> ».</p>
<p style="text-align: justify;">Et Dieu sait si l’abbé Pierre a su anticiper.</p>
<p style="text-align: justify;">Au lendemain de la guerre, il pressent l’inéluctable mondialisation et devient président du Mouvement fédéraliste mondial.</p>
<p style="text-align: justify;">Avant la signature du traité de Rome, bien qu’Européen convaincu, il craint que l’Europe alors en gestation ne s’éloigne trop des peuples, qui la composent.</p>
<p style="text-align: justify;">A la fin des années 50, il met le doigt sur la faiblesse des puissants (les Etats-Unis notamment et l’Occident plus généralement) et la puissance des faibles anticipant les événements du 11 septembre 2011, les attentats terroristes.</p>
<p style="text-align: justify;">Au début des années 1960, dans un éditorial de Faim et Soif, , il prédit la crise environnementale et évoque le réchauffement climatique, alors qu’à la même époque, les climatologues évoquaient le début d’une période de refroidissement qui devait s’étendre sur plusieurs millénaires.</p>
<p style="text-align: justify;">Pendant les trente Glorieuses, il prévoit l’émergence des nouveaux pauvres et les phénomènes d’exclusion et d’aggravation des inégalités des décennies suivantes.</p>
<p style="text-align: justify;">En créant les communautés Emmaüs, il apporte un nouveau regard sur la manière d’apporter des solutions à l’exclusion en développant la dimension communautaire (le nous dans la conception personnaliste d’Emmanuel Mounier), la notion d’hospitalité absolue (chère à un autre philosophe Jacques Derrida), la réhabilitation de l’homme par le travail, le respect de la singularité de chacun, le brassage social au début d’Emmaüs, la prise en compte de l’homme dans sa globalité, le refus de l’assistanat et des subventions publiques…</p>
<p style="text-align: justify;">Il résumait Emmaüs ainsi : <em>« C’est une fabrique d’explosifs à base de récupération d’hommes broyés</em> », ajoutant : « <em>Regardez ce que les bons à rien, les plus pauvres types, les plus méprisés, regardez ce que avec des fonds de poubelles, nous avons été capables de faire</em> ». Et l’on ne peut qu’admirer de ce carrefour l’imposant village Emmaüs, ses combats, son projet…</p>
<p style="text-align: justify;">A ces fulgurantes intuitions, l’abbé Pierre mêle l’action. Il a été l’un des premiers, si ce n’est le premier, à vouloir combattre la misère, et à en dénoncer les causes ; en d’autres termes : promouvoir au-delà de la charité chrétienne, la justice, la solidarité et le partage…</p>
<p style="text-align: justify;">Au fil des années et des événements, l’abbé Pierre a été un personnage multiple, parfois homme de paradoxes voire de contradictions :</p>
<ul style="text-align: justify;">
<li>Il a été un enfant bricoleur, appelé « Castor méditatif » chez les Scouts et un adolescent plutôt perturbé qui exprime dans ses carnets sa souffrance et ses tourments ;</li>
<li>Il a été un moine capucin confronté à la pauvreté matérielle et intellectuelle la plus totale ; Son ami d’enfance, François Garbit lui écrit alors qu’il est au monastère de Crest : « <em>Tu me fais peur. Tant d’austérité m’effraie. Non l’austérité physique, mais l’austérité intellectuelle et spirituelle… Comment vivre continuellement sur de si hauts sommets ?</em>»</li>
<li>Il a été un résistant qui confectionnait de faux papiers pour faire passer les Juifs en Suisse ; Il passera notamment le frère du général de Gaulle, atteint de la maladie de Parkinson, puis sera résistant dans les maquis du Vercors et de la Chartreuse, avant de mettre en place un réseau de résistance vers l’Espagne. Pour cela l’abbé Pierre, son nom de résistant, avait pris comme pseudonyme le nom d’un comique de l’époque, Georges Houdin, et se faisait passer pour un généalogiste, chargé d’étudier les origines de Darquier de Pellepoix, le commissaire aux affaires juives de Vichy…</li>
<li>Il a été un prêtre aux propos souvent iconoclastes et anticléricaux qui disait sa messe tous les jours à 18 heures, quel que soit l’endroit où il se trouvait, et notamment lorsqu’il était dans un avion ;</li>
<li>Il a été un député qui a fait de sa maison de Neuilly Plaisance, une auberge de Jeunesse pour accueillir des jeunes européens désorientés après avoir appris l’existence des camps de concentration et des explosions nucléaires d’Hiroshima et de Nagasaki ; Il avait donné à cette maison le nom d’Emmaüs en référence à la désillusion des disciples du Christ, après sa crucifixion ;</li>
<li>Il a été ce remarquable communicateur, homme du Verbe, homme de radio et de télévision. Son appel sur les ondes de Radio Luxembourg (RTL aujourd’hui) le 1<sup>er</sup> février 1954, était un modèle du genre et devrait être étudié dans les écoles de sciences de la communication, de journalisme ou à Sciences Po.</li>
<li>Il a été un Européen convaincu, citoyen du monde et rebelle qui n’hésite pas à franchir les barrières de la légalité, s’il considère que son combat est juste ;</li>
<li>Il a été un chroniqueur avisé des maux de ce monde, dont on oublie souvent qu’il a créé une revue de grande qualité <em>Faims et Soifs, la voix des hommes sans voix</em>, tremplin dans les années 50 et 60 pour des journalistes qui vont devenir de grandes signatures de la presse comme Jean Lacouture, Jean-Marc Théolleyre qui sera le chroniqueur judiciaire du Monde pendant des décennies, Denis Périer Daville qui sera directeur du Figaro, ou encore François Chalais qui écrira dans Faims et Soifs ses premières critiques cinéma et Piem qui se lancera dans la caricature de presse…</li>
<li>Il a été un homme politique réformiste, mal à l’aise dans le manichéisme mais qui a su intégrer valeurs morales et spirituelles dans l’engagement politique comme avait pu le faire avant lui un saint Vincent de Paul ou un Robert Schuman, un Gandhi ou un Martin Luther King ;</li>
<li>Il a été celui qui a convaincu le général de Gaulle d’adopter le statut d’objecteur de conscience ;</li>
<li>Il a été un homme de dialogue aussi à l’aise avec les chiffonniers qu’avec les grands de ce monde. Il a été l’ami d’Albert Schweitzer et de Dom Helder Camara, de Robert Buron et de Jacques Delors, d’Albert Jacquard et de Théodore Monod ; il a admiré Robert Schuman et Pierre Mendès France, moins Charles de Gaulle ; il a travaillé avec Lord Beveridge, le fondateur de la sécurité sociale en Grande Bretagne, et Josué de Castro, un médecin brésilien, premier président de la FAO ; il a rencontré Nehru et Albert Einstein ; Charlie Chaplin lui a remis la moitié de la somme qu’il avait reçue du prix des partisans de la paix ; Il était proche de Yasser Arafat et de Shimon Pérès ;</li>
<li>Il a été un créateur boulimique, un lanceur d’idées qui a créé en France les boutiques alimentaires et Artisans du monde ; Et même l’on peut dire qu’ATD Quart Monde est né au sein de la cité de Neuilly. L’abbé Pierre avait fait appel à l’évêque de Soissons pour lui trouver un prêtre qui puisse venir l’aider. Ce prêtre, c’était le père Joseph Wrezinski. Mais ces deux fortes personnalités auront du mal à s’entendre et le père Joseph créera ATD Quart Monde. De même lorsque Coluche, qui avait été aidé pendant ses années de galère par l’association Emmaüs de Paris, lancera les Restos du Cœur, il tentera de s’associer avec l’abbé Pierre, mais les proches de l’abbé ne permettront pas la rencontre. A la fin de la première année des Restos du Cœur, Coluche, juste avant son décès accidentel, apportera le reliquat à l’abbé Pierre, qui présidera les obsèques religieuses de l’humoriste, quelques jours plus tard…</li>
<li>Il a été un solitaire passionné de montagne et de désert qui prisait aussi les assemblées et les plateaux de télévision ;</li>
<li>Il a été en même temps ce globe-trotter qui avait effectué de nombreuses fois le tour du monde, ce mystique qui aimait contempler les étoiles, et cet artiste qui écrivait des poèmes, peignait, sculptait, et faisait de la photographie :</li>
</ul>
<p style="text-align: justify;">Et j’en passe dans cette vie si riche et si dense, diversifiée à l’extrême qui semble voguer au gré des rencontres, des événements et des hasards. « <em>La vie n’est pas un rêve, </em>aimait-il à répéter,<em> ni un plan d’homme ; elle est plus un consentement qu’un choix… La seule liberté de l’homme, c’est de tenir la voile tendue, ou de la laisser choir </em>».</p>
<p style="text-align: justify;">Et pourtant cette vie n’était-elle pas programmée dès l’adolescence ? A 15 ans, le jeune Henry Grouès s’interroge dans ses carnets intimes sur son destin : vie contemplative à la François d’Assise, ou engagement à la Napoléon. Oh quel orgueil ! ajoute-t-il ! En d’autres termes : le monastère ou l’action publique, la grotte ou le peuple ? Peut-être les deux car se succèdent au fil des années, retraites mystiques et engagements publics, vie contemplative et activisme politique remuant. Et quand il choisit l’un ou l’autre, l’abbé Pierre ne fait pas dans la demi-mesure, c’est passionnément et jusqu’à l’extrême, quitte à vivre ces moments douloureusement, qu’il s’agisse de ces six années de profonde solitude passées chez les Capucins ou de ce fameux Hiver 54, éprouvant tant physiquement que mentalement, jusqu’à la maladie, jusqu’à la dépression.</p>
<p style="text-align: justify;">Tel est le destin de ce jeune garçon qui, depuis l’âge de huit ans, voulait mourir, mais vécut passionnément jusqu’à 95 ans ; tel est le destin de ce jeune garçon qui répondait à une dame lui demandant ce qu’il voulait faire plus tard : je serai marin, missionnaire ou brigand. En fait il aura été les trois : marin en tant qu’aumônier de la marine à la Libération, missionnaire à travers toutes les communautés Emmaüs de par le monde, brigand pendant la Résistance.</p>
<p style="text-align: justify;">Jusqu’à la fin de sa vie, il aura gardé ce contact étroit avec la jeunesse. Son dernier écrit était une préface d’un livre qui s’adressait aux jeunes. Je me souviens qu’une des premières fois que je l’avais rencontré pour le livre Les combats d’Emmaüs, il avait affiché sur la porte de sa chambre ce papier manuscrit : « <em>Ici se trouve un gosse de 84 ans et demi, en grandissant il devient paresseux. Ne lui en demandez pas trop… Merci </em>». Preuve qu’il avait aussi de l’humour.</p>
<p style="text-align: justify;">Aujourd’hui, face aux événements qu’il s’agisse des migrants, du réchauffement climatique, des inégalités grandissantes ou de la montée des populismes,  je me dis souvent que sa voix nous manque, tant il savait exprimer mieux que personne le refoulé, tant il savait s’adresser au cœur des gens. Sa voix, la voix des hommes sans voix, nous manque, comme nous manquent ses impatiences et ses insolences, ses colères et ses entêtements, son franc-parler et son indiscipline, son côté parfois cabotin et gaulois, sa capacité à imposer aux politiques un calendrier, sa jouissance à parfois défendre des brigands et à déstabiliser les puissants, et sa profonde humanité…</p>
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		<title>Laboureur, cultivateur, agriculteur, céréalier ou éleveur : ce que l&#8217;évolution des mots nous dit de l&#8217;évolution de la société française</title>
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		<pubDate>Sat, 23 Feb 2019 10:57:54 +0000</pubDate>
		<dc:creator><![CDATA[Denis Lefevre]]></dc:creator>
				<category><![CDATA[Non classé]]></category>

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		<description><![CDATA[Le Salon de l&#8217;agriculture ouvre ses portes ce sam [&#8230;]]]></description>
				<content:encoded><![CDATA[<p style="text-align: justify;"><strong>Le Salon de l&rsquo;agriculture ouvre ses portes ce samedi 23 février à Paris. L&rsquo;occasion pour Atlantico de revenir sur les évolutions du métier, qui se sont traduites par des évolutions sémantiques.</strong></p>
<p style="text-align: justify;">Avec  Denis Lefèvre</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Atlantico : Au début du XXème siècle, on ne parlait pas d’agriculteur sur son état civil, mais de cultivateur. Quelles différences soulève-t-on quand on constate le passage de la dénomination de cultivateur à celle d’agriculteur ?</strong></p>
<p style="text-align: justify;">Denis Lefèvre : Au cours de la deuxième moitié du XVIIIème siècle, le terme de cultivateur a pris la place de laboureur, dans le sens de celui qui exploite la terre. Avec la révolution silencieuse qui a vraiment débuté dans les années 1960, le terme d’agriculteur a remplacé celui de cultivateur. Aujourd’hui, d’ailleurs, dans la profession agricole, l’emploi du mot cultivateur correspond à un matériel réalisant un labourage superficiel. Toutefois depuis quelques décennies, du fait de la spécialisation accrue des exploitations, c’est souvent la production dominante qui détermine la dénomination de l’agriculteur : on parle du céréalier ou du producteur de betteraves, de l’éleveur laitier ou du producteur de viande bovine… A noter aussi, que pendant très longtemps le terme de paysan souvent considéré comme déshonorant voire insultant par la monde agricole, a retrouvé une connotation moins négative depuis les années 1990, car il définit bien à la fois le rôle de l’agriculteur dans la vie d’un pays et la construction de paysages, au-delà de la seule production agricole, et les enjeux contemporains à travers ce triptyque : Pays, Paysans, Paysages.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Le métier de producteur agricole en lui-même a connu de très importantes transformations ce dernier siècle. Outre l’introduction de technologies de pointe, qu’est-ce qui a radicalement changé pendant ces dernières années ?</strong></p>
<p style="text-align: justify;">Les transformations ont été considérables depuis la fin de la seconde guerre mondiale. En à peine trois générations, l’agriculture a connu une transformation plus considérable qu’entre la naissance de l’agriculture il y a dix millénaires dans le Croissant fertile, et la seconde guerre mondiale. Des bouleversements à différents niveaux. Démographiques d’abord, on est passé de plus de 4 millions d’actifs en 1945 à à peine plus de 400 000 aujourd’hui. Bouleversement sociologique : on est passé d’un monde encore majoritairement rural à un monde urbanisé. Bouleversements technologiques : une vache donnait 1 200 litres de lait par lactation au début des années 1950 et produit aujourd’hui plus de 10 000 litres, tandis que des années 1960 aux années 1990, le rendement en céréales augmentait d’un quintal par an. Bouleversement professionnel : on est passé de l’état paysan au métier d’agriculteur, de l’exploitation familiale vivant en quasi autarcie à des structures juridiques nouvelles et très diversifiées.</p>
<p style="text-align: justify;">Au cours de ces dernières années ces évolutions se sont encore accentuées. Et le monde agricole qui, malgré de fortes disparités, connaissait une certaine homogénéité jusqu’à il y a deux ou trois décennies est un secteur de plus en plus éclaté et désarticulé, avec comme extrême une agriculture de firmes qui obéit à des logiques financières transnationales, sous-traitant parfois l’ensemble des travaux agricoles, et d’autres formes d’agricultures alternatives souvent menées par des acteurs non issus du monde agricole.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Cela peut-il expliquer la crise que connaît aujourd’hui une grande partie du monde agricole français ?</strong></p>
<p style="text-align: justify;">Sans aucun doute. Aujourd’hui les chefs d’exploitation représentent 1,8 % de la population active française. Une évolution unique, pour un secteur qui a été longtemps majoritaire dans la société française. D’où cette crise d’identité, cette crise culturelle au-delà de la crise sociale, qui se traduit à travers trois indicateurs :</p>
<p style="text-align: justify;">Le refus de l’Europe : après avoir été les pionniers de la construction européenne, les agriculteurs ont été la catégorie socioprofessionnelle qui a voté le plus contre la ratification des traités européens (Maastricht et le traité constitutionnel) ;</p>
<p style="text-align: justify;">Le vote Front national qui ne cesse de croître au sein d’une population longtemps rétive aux idées extrémistes ;</p>
<p style="text-align: justify;">Et enfin plus tragiquement, avec un taux de suicide supérieur aux autres catégories socioprofessionnelles.</p>
<p style="text-align: justify;">Disparition du lien entre famille et exploitation, problèmes de transmission, grande diversité des situations, marginalisation à la fois démographique, économique, sociale, culturelle, contribuent à cette perte de repères. O combien révélateur, le développement du thème de l’agriculture urbaine témoigne de cette perte de repère. Il y a un siècle, Alphonse Allais voulait mettre les villes à la campagne parce que l’air y était de meilleure qualité. Aujourd’hui l’agriculture urbaine se veut être un facteur de lien social dans les villes, tandis qu’à la campagne le lien social a tendance à se déliter.</p>
<p style="text-align: justify;">Qui plus est dans un contexte de plus en plus complexe, aux logiques souvent contradictoires, l’agriculture apparaît à contre-courant du monde d’aujourd’hui : à savoir une activité qui demande du temps long dans un monde qui s’accélère de manière vertigineuse ; une activité sédentaire dans une monde qui se nomadise ; une activité ancrée dans les territoires au sein d’un monde globalisé fonctionnant en réseau, une activité très en lien avec le vivant dans un monde de plus en plus digitalisé.</p>
<p style="text-align: justify;">Et pourtant, dans le même temps, l’agriculture se situe au cœur des grands enjeux de la société : enjeux environnementaux (changement climatique, biodiversité, eau, dégradation des sols), enjeux éthiques avec les nouvelles technologies du vivant, enjeux de santé publique, de territoires et de géopolitique, mais aussi de qualité de vie à travers la gastronomie et les paysages.</p>
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		<title>70 ans qui ont bouleversé la planète agricole…</title>
		<link>http://www.denislefevre.fr/70-ans-qui-ont-bouleverse-la-planete-agricole/</link>
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		<pubDate>Thu, 10 Mar 2016 15:39:27 +0000</pubDate>
		<dc:creator><![CDATA[Denis Lefevre]]></dc:creator>
				<category><![CDATA[Billets personnels]]></category>
		<category><![CDATA[Non classé]]></category>

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		<description><![CDATA[Porter un regard sur les sept dernières décennies, c’es [&#8230;]]]></description>
				<content:encoded><![CDATA[<p>Porter un regard sur les sept dernières décennies, c’est constater la vertigineuse accélération de l’histoire. En effet le monde a plus changé, au cours des 70 dernières années que depuis l’Antiquité. Il a changé en mal, de l’horreur nazie jusqu’au terrorisme de Daech en passant par le Goulag soviétique… comme en bien, de la conquête de l’espace aux découvertes médicales avec l’allongement de la durée de vie en passant par l’amélioration de la condition féminine… Le regard du passé semble encore plus vertigineux lorsque l’on observe le grand chambardement de la France rurale. Le sociologue Henri Mendras écrivait que le paysan de 1940 vivait comme celui d’Hésiode. </p>
<p>Ainsi donc en à peine trois générations l’agriculture a connu une transformation plus considérable qu’entre la naissance de l’agriculture, il y a dix millénaires dans le Croissant fertile, et la Seconde Guerre mondiale. Bouleversement démographique d’abord : on est passé de plus de quatre millions d’actifs dans l’agriculture à moins de 500 000 aujourd’hui. Bouleversement sociologique : on est passé d’un monde encore majoritairement rural à un monde urbanisé, dans l’espace comme dans les esprits. Bouleversements technologiques : une vache qui donnait 1 200 litres par lactation au lendemain de la guerre en produit aujourd’hui huit fois plus, tandis que, des années 1960 aux années 1990, le rendement en blé augmentait d’un quintal par an ! Bouleversement professionnel, on est passé de l’état de paysan au métier d’agriculteur, de l’exploitation familiale à des structures juridiques nouvelles.</p>
<p>Pourtant au sortir de la Seconde Guerre mondiale, la France est meurtrie, traumatisée par la débâcle de 1940. Elle est nettement en retard par rapport aux pays voisins. Malgré le plan Marshall et l’arrivée de tracteurs américains, la mutation est lente et la production en panne. A la fin des années 1940, la France importe près de la moitié de ses besoins en blé des Etats-Unis. Et les tickets de rationnement perdureront jusqu’en 1949. Le tracteur, symbole de la modernisation, a du mal à s’imposer, même si, au sein du Commissariat au Plan dirigé par Jean Monnet, l’agronome René Dumont fait placer le machinisme agricole parmi les priorités de la nation. </p>
<p>Dès les années 1960, tout s’accélère, avec l’avènement de la Cinquième République et la construction européenne. L’objectif des nouveaux gouvernants est de moderniser l’agriculture pour développer l’industrie. Le Premier ministre, Michel Debré, et le ministre de l’Agriculture, Edgard Pisani, s’appuient sur les jeunes agriculteurs, formés par la JAC et font voter les lois d’orientation de 1960 et 1962 qui vont moderniser l’agriculture pour une génération, et permettre l’installation de jeunes agriculteurs sur des exploitations considérées comme viables. C’est la fin des paysans et l’accélération de l’exode rural, que chante Jean Ferrat avec La Montagne. Dans ce contexte la France impose sa vision à l’ensemble de ses partenaires, avec le soutien de Sicco Mansholt, le Commissaire européen à l’Agriculture, dans la construction de la PAC qui sera durant deux décennies la seule politique sectorielle véritablement intégrée. </p>
<p>L’heure est donc au productivisme. Les pouvoirs publics comme la société demandent aux paysans français de nourrir le pays à bas prix. Ce qu’ils feront presque trop bien ! Groupes de vulgarisation, Centres d’études techniques agricoles, développement de l’enseignement agricole contribuent à la formation des nouvelles générations d’agriculteurs qui se heurtent souvent à leur père. Les engrais, la sélection variétale des semences, la mécanisation, le développement de l’insémination artificielle, la génétique animale, la création de CUMA… contribuent au succès de l’agriculture française, qui, très vite, rattrape son retard et s’impose comme la principale agriculture des Six qui constituent alors la Communauté économique européenne. Les agriculteurs sont les Japonais de l’économie française, écrit alors l’économiste Michel Albert. Les céréales françaises dament parfois le pion aux céréales américaines sur les marchés mondiaux et Jean-Baptiste Doumeng fait fortune dans le commerce agro-alimentaire avec les pays de l’Est. </p>
<p>Mais très vite la machine s’emballe. Les excédents grèvent le budget européen, en particulier le lait, dont la production sera contingentée, et les céréales, dont les prix de soutien vont diminuer. Les crises monétaires remettent en cause l’unité des prix au niveau européen, avec l’instauration des fameux montants compensatoires monétaires. Les chocs pétroliers accroissent les charges. Le rapport de forces au sein des filières est bouleversé avec le poids accru des industries d’amont et d’aval, et surtout par la suite de la grande distribution dont le développement est soutenu par les pouvoirs publics pour lutter contre l’inflation. Dans les années qui suivent la grande distribution s’accaparera la plus grosse partie de la valeur ajoutée. Les trente glorieuses qui, en fait, n’auront été que vingt se terminent, amorçant une période de ruptures avec l’émergence de deux mouvements d’opinions qui vont transcender les partis politiques, l’écologie et le libéralisme économique. </p>
<p>Après mai 1968 et la remise en cause de la société de consommation, les mouvements écologistes font entendre leur voix. Un livre Le Printemps silencieux de Rachel Carson, best-seller mondial, témoigne des dégâts du DDT sur la faune. Plus tard l’affaire des veaux aux hormones suscite la méfiance des consommateurs. D’autant que les crises sanitaires se multiplient, jusqu’à l’épisode tragique de la vache folle. Côté économique, après les élections de Margareth Thatcher et Ronald Reagan, les monétaristes ont pris le dessus sur les keynésiens qui, jusqu’alors, avaient marqué les politiques économiques des pays occidentaux. C’est la fin de l’Etat-providence et de l’économie sociale de marché, qu’accentueront la chute du mur de Berlin et la dislocation de l’empire soviétique. L’économie financière s’impose à l’économie réelle. L’heure est à la dérégulation. La PAC n’y échappe pas. Les négociations du GATT puis de l’OMC imposent en 1992 à l’Europe qui s’élargit une réforme drastique, marquée par le gel d’une partie des terres.  Premiers pas vers un « détricotage » de la PAC qui annonce la fin à terme de deux de ses piliers que sont le tarif douanier commun et les organisations communes de marché et ouvre la porte à une concurrence exacerbée entre producteurs des différents Etats-Membres.  </p>
<p>Cette évolution suscite bien des inquiétudes. Alors que les nouvelles technologies du vivant pourraient encore concentrer un peu plus la production, l’on s’inquiète du devenir des territoires ruraux. Les services publics désertent de plus en plus les campagnes. En 1991, Raymond Lacombe sensibilise l’opinion publique en organisant avec succès le dimanche des terres de France qui rassemblera 300 000 ruraux venus de toutes les provinces sur le pavé parisien. </p>
<p>Car l’agriculture est plus que l’agriculture, comme le note Edgard Pisani dans Le vieil homme et la terre. Paradoxalement, alors que le nombre d’actifs ne cesse de baisser, que sa contribution au PIB s’effrite, l’agriculture se trouve plus que jamais au cœur des enjeux de société. Enjeux géopolitiques, économiques et sociaux avec la mondialisation, les défis Nord/Sud, la question de l’emploi, l’avenir de l’Europe, la financiarisation de l’agriculture qui se traduit par les dérives spéculatives sur les marchés mondiaux et l’accaparement des terres, notamment dans le tiers monde, alors que le nombre de paysans n’a jamais été aussi élevé dans le monde… Enjeux sanitaires avec la sécurité alimentaire. Enjeux territoriaux avec les déserts ruraux et la « métropolisation » du territoire… Enjeux technologiques et éthiques liés aux nouvelles technologies du vivant comme la transgénèse ou le clonage&#8230; Enjeux culturels avec la question des paysages, des terroirs, du bio et de la qualité gastronomique… Enjeux environnementaux, de la question de l’eau à la dégradation des sols, du réchauffement climatique à la protection de la biodiversité… Entre vaches folles et Dolly, malbouffe et gastronomie, grande distribution et circuits courts, comme les AMAP, productions intensives et agriculture biologique, mode de production familial et mode de production industriel, entre fonction nourricière et diversifications dans la production énergétique, la société s’interroge, les agriculteurs aussi.</p>
<p> Pour gérer la complexité et la diversité, autorités publiques et organisations professionnelles ne sont pas outillées, se contentant le plus souvent de gérer le quotidien et de communiquer face à une crise d’identité majeure qui se manifeste sous différents aspects, comme le refus de l’Europe. Après en avoir été les pionniers, les agriculteurs ont été la catégorie socioprofessionnelle qui a voté le plus contre la ratification des traités européens. Ou encore, le vote Front national qui ne cesse de croître au sein d’une population longtemps rétive aux idées d’extrême droite. Et, plus tragiquement, un taux de suicide des agriculteurs supérieur aux autres catégories socioprofessionnelles. Disparition du lien entre famille et exploitation, problèmes de transmission, grande diversité de situations, marginalisation des agriculteurs à la fois démographique, économique et social… contribuent à cette perte de repères. Plus anecdotique mais oh combien révélateur le développement (notamment dans les médias) du thème de l’agriculture urbaine témoigne de cette perte de repères. Il y a un siècle Alphonse Allais voulait mettre les villes à la campagne parce que l’air y était de meilleure qualité. Aujourd’hui l’agriculture urbaine se veut être un facteur le lien social dans les villes, tandis qu’à la campagne le lien social se délite. </p>
<p>Dans ce contexte complexe, aux logiques souvent contraires, saurons-nous gérer la diversité… ?  D’autant que l’agriculture semble à contre-courant du monde d’aujourd’hui : une activité qui réclame du temps long dans un monde qui s’accélère de manière vertigineuse ; une activité sédentaire dans un monde qui se nomadise ; une activité ancrée dans les territoires au sein d’un monde globalisé fonctionnant en réseau ? </p>
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